Trouver un « pénible » d’urgence

Papé 01

Pascal Papé savait faire passer l’envie aux adversaires d’avoir les mains qui traînent dans les rucks, que ce soit pour retarder la sortie du ballon, accrocher un maillot ou immobiliser un plaqueur. C’est ce « méchant », indispensable à toute équipe digne de ce nom, qui manque actuellement à la trop propre sur elle bande à Guirado.

C’est le très modéré Jean-Pierre Rives qui l’affirme, dans Midi olympique (21/3) à propos de l’équipe de France : « Le rugby est un sport d’exagération, joué par des excessifs. Ce n’est pas un sport pour des lapins domestiques ».  L’éditorialiste Pierre-Michel Bonnot, dans L’Équipe (21/3) ne dit pas autre chose : « On n’ira pas jusqu’à avancer que c’est ce petit supplément de « voyouserie » anglaise qui a fait la différence dans les rucks, mais le fait est que les avants français, pourtant au maximum de leur combattivité, se sont fait embobiner au ras du gazon ».

Si Guy Novès, pour son premier Tournoi, fait moins bien que ses prédécesseurs, avec une peu flatteuse cinquième place (Lièvremont en 2008 avait fini troisième et Saint-André, en 2012 quatrième), on s’est tellement ennuyé ces dernières années, on a tellement eu honte d’être français, que l’on accordera encore du crédit à l’ancien coach toulousain pour avoir déniché un incontestable capitaine en la personne de Guirado et pour avoir insufflé à ses troupes  un esprit d’équipe et un désir de jouer ensemble plaisants à voir, même si la naïveté des petits coqs nous a souvent valu de tomber de notre canapé.

Des mêlées indémêlables

Il y a peu, j’ai cru que ma génération ne comprenait plus rien au rugby en général et aux mêlées en particulier. Mais les jeunes piliers en exercice partagent totalement le sentiment des anciens. Plus personne ne peut expliquer les décisions des arbitres, pénalisant au petit bonheur la chance les combattants de première ligne. Les hommes aux sifflets du Tournoi voudraient faire disparaître, ce qui reste dans notre pays comme la plus belle conquête du rugbyman, qu’ils ne s’y prendraient pas autrement. Tout y passe, de la position de Slimani aux liaisons de Guirado qui, bien évidemment, ne peut pas mettre ses bras de la même façon, quand le gigantesque Atonio succède au beaucoup plus petit pilier du Stade Français.

À ce compte-là, autant les touches demeurent une rampe de lancement intéressante pour une attaque, autant la mêlée devient une sorte de loterie ou la seule chose à espérer est de récolter une pénalité. Car si les tatillons du sifflet ont les yeux vissés sur le respect des commandements et les poussées dans l’axe (quel réflexe de survie plus normal que de se désaxer si le pilier adverse est en train de vous désintégrer ?), ils feraient bien de s’intéresser aussi aux systématiques introductions en deuxième ligne des demis de mêlée, qui rendent cette phase de jeu très prévisible et amènent un rapport efforts fournis, qualité des ballons obtenus fort peu intéressant.

De Palmié à Papé, une tradition à poursuivre

Palmié 01

Michel Palmié inspirait une telle crainte à tous que la légende veut que les arbitres de touche préféraient détourner la tête lorsqu’il commettait une faute sous leurs yeux…

Contre l’Angleterre, toute les statistiques de l’équipe de France sont bonnes, avec 508 mètres gagnés ballon en main contre 376 pour l’adversaire, six franchissements réussis contre 4 et 85% de plaquages efficaces contre 82%. Mais franchir ne suffit pas à gagner et le rugby, c’est aussi le flirt permanent avec la ligne jaune et l’analyse très pragmatique des lubies arbitrales et de la capacité de l’équipe adverse à faire sa police. Ce match perdu, c’est avant tout à notre naïveté confondante qu’on le doit. Quand Trinh Duc se fait déblayer méchamment dans un ruck et doit sortir à la 13e minute, une réplique française « dans les règles de l’art » s’imposait sur Care ou Ford. Mais cette génération bleue, habituée aux game-boy dans le car et aux caméras sur le terrain, si elle est impressionnante par son physique et son engagement, pêche aussi par son angélisme. Petites mimines anglaises qui traînent sur le ballon dans les rucks, tirage de maillots, déblayages vicieux, les Anglais sont très forts dans tout ce qui est à l’extrême limite du sanctionnable et du décelable par les caméras et c’est probablement là que nous avons perdu le match.

La France a eu une grande tradition de joueurs « pénibles », de Palmié à Papé, en passant par Cholley, Champ ou Moscato. Les Anglais ne se sont pour autant jamais montrés en reste avec Brian Moore ou Martin Johnson. Et ce n’est pas faire insulte à Maestri ou Flanquart, auteurs d’un bon match au Stade de France, que de dire que dans le domaine de la rouerie, ils n’ont pas tout à fait remplacé Pascal Papé.

Alors vite, un pénible dans cette équipe, pour que ce XV de France, par ailleurs plutôt prometteur, redevienne respecté sur tous les terrains de la planète ovale !

Triple bonheur

France Irlande 03

Que ce soit chez les seniors, les moins de vingt ans, ou les féminines, comme sur cette photo où Gaëlle Mignot s’apprête à marquer en force, les Tricolores ont tout raflé ce week-end face aux équipes irlandaises… Et en plus, en nous offrant un rugby, imparfait certes, mais tellement plus ambitieux que celui proposé sous l’ère Saint-André.

Si le cerveau de l’ouvreur irlandais Jonathan Sexton ressemble désormais à une pierre ponce, à force de multiplier les commotions, il ne l’empêche pas de mettre encore au point quelques coups de vice, si caractéristiques du rugby. Appliqués mais fort peu dominateurs, les jeunes tricolores de Guy Novès, statistique incroyable, ne pénètrent dans les 22 mètres adverses qu’à la 55e minute. Il faut dire que le XV tricolore connait depuis peu un sérieux coup de mieux avec les rentrées de Ben Arous et Slimani, justement vexés de ne pas être présents au coup d’envoi, et celle du vibrionnant Maxime Machenaud, demi de mêlée à la malice niveau bac, quand Bézy végète encore en classe primaire.

S’ensuivent sous les poteaux irlandais trois mêlées où les Tricolores concassent et malaxent à l’envi le pack irlandais. Et c’est à ce moment-là que le rusé Sexton, qui a vu que son coach s’apprête à le remplacer, reste au sol sur un contact anodin, alors que l’arbitre vient de siffler une nouvelle mêlée en faveur des Bleus. Normalement, le jeu aurait dû continuer à se dérouler, et le neurologue de Sexton  ne pas s’inquiéter, mais l’arbitre sud africain Peyper, qui a lui aussi entendu parler du cerveau troué aux mites de Sexton, arrête le chronomètre, permettant au paquet d’avants verts de se refaire une santé. Heureusement, alors que les vieilles mules au maillot décorés d’un trèfle ahanent et s’échinent en vue d’une quatrième séquence de laminage, ce coquin de Machenaud ouvrira très vite, permettant à Maxime Médard d’atterrir en terre promise. 10-9, score final, et un petit point d’avance qui suffit largement au bonheur de la jeune troupe bleue, emmenée par un Guirado tonitruant qui a cassé du Vert comme à ses plus beaux jours.

Certes, deux victoires à l’étriqué ne suffisent pas à faire le printemps du rugby français, mais on saura gré à Guy Novès d’avoir insufflé de l’enthousiasme et de l’envie à une équipe qui traînait sa misère sur le terrain sous l’ère Saint-André et d’avoir redonné un peu de moral aux spectateurs et téléspectateurs qui n’osaient même plus dire qu’il étaient Français.

Superbe rugby féminin

Car, pour ceux qui ne ratent jamais un match de la planète ovale diffusé sur petit écran, ce week-end était vraiment enthousiasmant. Après avoir atomisé l’Italie, la semaine précédente, 40 à 3, les moins de vingt ans, sont brillamment venus à bout des Irlandais 34 à 17, dominant outrageusement la deuxième mi-temps. Et, comme c’était décidément le week-end des talonneurs, avec ce temps boueux propre à châtier les téméraires désireux de faire des grandes envolées, on a pu admirer une nouvelle pépite toulousaine, l’ancien trois-quarts centre devenu talonneur, Peato Mauvaka, qui sait décidément tout faire balle en main et qui n’est pas le dernier quand il s’agit de découper de la viande.

Et pour parachever ce week-end de rêve, comment ne pas s’enthousiasmer pour le rugby féminin, pour la générosité, la technique et le bonheur de jouer manifestés par toutes les protagonistes du France-Irlande féminin, largement remporté 18 à 6 par les joueuses de Gaëlle Mignot (encore une capitaine, talonneur!) avec un brio certain.

Surtout que France 4 ne se prive pas de nous diffuser à nouveau du rugby féminin de haut niveau, car le spectacle est superbe!