Ne pas confondre un anar et un nanar

Les fils, fort heureusement, ne sont pas responsables de leur père. Mais il faut beaucoup de temps pour arriver à le comprendre.

La pire chose qui aurait pu arriver à mon père aurait été de passer inaperçu, ce qui ne risquait pas de se produire. Par une curieuse inversion des rôles, je me suis donc retrouvé à de nombreuses reprises pendant l’enfance à espérer que mon père n’allait pas me donner quelque nouvelle occasion de rougir. En effet, au volant de sa voiture un dimanche de pluie, il était tout à fait capable de guetter à la sortie de la cathédrale d’Angoulême les paroissiennes en fourrure – « Tu vas voir, on va bien se marrer ! » – et d’accélérer dans une flaque d’eau, les laissant stupéfaites et trempées, tandis que je me recroquevillais à l’arrière du véhicule en espérant que personne ne m’avait vu, et qu’il commentait hilare son forfait : « La grosse bourge, la douche qu’elle vient de prendre ! ».

Une façon d’entretenir sa réputation de provocateur ingérable, après un « palmarès » plus que respectable. Conscrit détestant l’armée, il avait profité d’une prise d’armes pour monter deux litres de vin rouge à la place du drapeau tricolore devant une centaine de soldats au garde à vous, ce qui lui avait valu un long séjour à l’ombre. Rugbyman au Sporting Club d’Angoulême, il avait suite à une bagarre et une expulsion, baissé son short et montré ses fesses au public, ce qui mit fin à sa carrière de joueur mais aussi de prof de gymnastique vacataire, car l’inspecteur d’académie se trouvait dans les tribunes ce jour-là. Titulaire du baccalauréat, il devint ensuite instituteur après un passage par l’école normale mais trouva le moyen de sortir manu militari de sa classe l’inspecteur lors de sa première visite. Malgré ce haut-fait, il resta dans l’enseignement. Turbulent, querelleur, imprévisible, marié à une femme qui ne rêvait que de discrétion, il cumulait les frasques, s’affirmant « Anar », alors que la suite prouva qu’il était surtout égoïste et narcissique. Grand consolateur de jeunes professeurs nommées pour leur premier poste dans notre village rural, il avait l’habitude de m’emmener dans sa voiture et de me laisser poireauter dedans pendant qu’il essayait de réconcilier une jeune collègue avec le corps enseignant. À huit ou neuf ans, « l’alibi » que j’étais trouvait parfois le temps long…

Même s’il se montrait très solidaire des autres paysans, ayant créé à la Chapelle-des-Pots la première Coopérative d’Utilisation de Matériel Agricole (CUMA), mon grand-père se disait lui aussi « anarchiste ». Mais son souci était de défendre l’ensemble de la petite paysannerie face à des propriétaires rapaces, et, contrairement à mon père, mon grand-père avait un sens développé de la collectivité, n’hésitant pas à quatre-vingts ans, malgré son passé d’ancien maire, à charger sa remorque de fumier et à aller la vider à Saintes devant la sous-préfecture pour soutenir ses collègues.

En fait, quand ils s’affirmaient « anars » le père et le fils voulaient simplement signifier leur irrépressible besoin de liberté et le fait de ne pas avoir peur de défier l’institution. Les repas de famille devaient donc être simples puisque mon père et mon grand-père avaient les mêmes convictions politiques ? Pas du tout ! Car l’un, mon père, s’affirmait « anar de gauche », quand l’autre se revendiquait « anar de droite ». D’où des engueulades régulières à mi-repas et des repas trop fréquemment interrompus avant le dessert.

La tension s’aggrava encore quand mon grand père après avoir été adjoint au maire de la commune, devint logiquement à son départ le premier magistrat de son village en 1965, tandis que mon père, passé par le parti communiste, avant de rejoindre les maigres troupes de la FGDS de François Mitterrand, tentait sa chance, sans succès, aux élections législatives de 1967.

Une élection que je ne risque pas d’oublier puisque mon père cette année-là avait décidé de quitter ma mère pour une de ses élèves de seconde dont il était tombé amoureux, tandis que ses ennemis politiques menaient grand bruit et que mes condisciples me demandaient, innocemment ou pas, pourquoi des « roubignoles » étaient dessinées au feutre noir sur toutes les affiches de mon père. C’est avec soulagement que je rejoignis l’internat du lycée Guez-de-Balzac d’Angoulême où mon seul souci fut de me faire oublier, tandis que l’Éducation nationale, décidément bonne fille, détachait sans plus de sanction le prof coupable de détournement de mineure, à la fonderie de Ruelle où mon père était chargé de donner des cours à de jeunes militaires. Excellente idée qui permit à mon père pendant le grand chahut de mai 68 d’être l’instigateur de la grève de ces jeunes soldats !

Viré à nouveau, il revint dans l’enseignement public avant d’être nommé… principal de collège à Blanzac en Charente et d’épouser l’élève qu’il avait séduite. Ce qui était son droit le plus absolu. Mais en oubliant au passage de verser la pension alimentaire qu’il devait à ses enfants, ce qui était un peu moins glorieux.

En 1971, mon grand-père annonça qu’il ne se représenterait pas comme maire. Lassé par les querelles internes au sein du conseil municipal et imitant sans doute inconsciemment De Gaulle parti à Colombey, il était persuadé que tout le monde le supplierait de se représenter… ce qui était mal connaître les ambitions humaines. Pour une fois mon père et mon grand-père furent d’accord pour estimer que le nouvel élu était une catastrophe, et je me souviens de ma perplexité lorsque je les entendis dire que « celui-là c’est un nanar de première ! ». La différence de sens étant imperceptible à l’oreille entre un anar qui avait leur faveur et un nanar qu’ils détestaient, j’avoue que j’étais un peu perdu, même si à leur intonation, je comprenais que l’un avait toute leur estime tandis que l’autre relevait de la catégorie sans cervelle ni conviction, un modèle que l’on connaît à Biarritz.

Les choses se compliquèrent encore en 1977, quand mon père, qui n’avait qu’une résidence secondaire à la Chapelle des-Pots, bâtie par son père et son oncle sur un terrain leur appartenant, décida à son tour de se présenter à la magistrature suprême. Indignation de mon grand-père qui estimait que c’était un « pur Chapelain » qui devait être maire, tandis que mon père avait remarqué de son côté, que le village rural qui l’avait vu grandir était devenu un village-dortoir avec une majorité de salariés travaillant à Saintes.

Sans être lui-même candidat, mon grand-père mena donc une campagne vigoureuse contre son fils, n’hésitant pas à confectionner et distribuer des tracts où il déplorait la méconnaissance du monde paysan de son rejeton. Inutile de dire que l’ambiance familiale fut un peu tendue, mon père et mon grand-père ne s’adressant plus la parole alors qu’ils habitaient… face à face dans une rue étroite du village. Facilement élu en 1977, mon père le fut tout aussi facilement en 1983 et 1989, quelques semaines avant que mon grand-père ne décède sans qu’ils ne se soient réconciliés. Deux ans plus tard, c’est mon père, maire de sa commune depuis quatorze ans, qui devait décéder à son tour brutalement à cinquante-neuf ans.

Il y a longtemps que je suis désormais en paix avec mon parcours qui a eu le mérite de me forger le caractère. Et si je vous raconte tout cela, c’est juste pour que vous compreniez pourquoi la vie publique me passionne mais pourquoi je me suis juré que je ne ferai jamais de politique, source inévitable de violentes tensions familiales. Et plus que jamais je fais mienne la citation du chanteur Henri Tachan « Y’a qu’moi dans mon parti, et c’est déjà le merdier ! »

Si vous voulez découvrir Henri Tachan :

https://www.youtube.com/watch?v=19CPGNBoDSc

https://www.youtube.com/watch?v=M39-eHQIi5w

https://www.youtube.com/watch?v=0o5XFPl6HVU

https://www.youtube.com/watch?v=XHzkYWbjSfA

https://www.youtube.com/watch?v=G2E9uqSHVhM