Un Canard bien chipoteur

Un Canard bien chipoteurSurtout ne plus oublier, le mercredi matin, de boucler ma ceinture de sécurité avant d’entamer la lecture du Canard enchaîné, car je vais finir par tomber de ma chaise! Le coup de communication de François Hollande, achetant pour deux milliards d’euros la future baisse des chiffres du chômage? À peine évoqué! Les 62 personnes les plus riches au monde, qui possèdent autant que les 3,5 milliards les plus pauvres? Mais ce n’est pas un sujet pour le palmipède! Qui préfère concentrer ses tirs sur… Jérôme Kerviel et défendre, oui, vous avez bien lu, la Société générale, dans son numéro daté du 20 janvier.

Décidément Le Canard évolue très curieusement, ces derniers temps. Après l’attaque en piqué contre Médiapart, qui osait réclamer la même TVA que la presse écrite, après le dézingage en règle de Claire Thiboult, la comptable de l’affaire Bettencourt qui affirmait qu’Éric Woerth avait touché des enveloppes remplies d’argent liquide, voilà donc que l’hebdomadaire qui est encore perçu comme le défenseur des faibles contre les puissants, a décidé de faire voler en éclats la défense du trader fou Jérôme Kerviel.

Hervé Martin, l’auteur du papier intitulé « La Générale n’était pas au parfum » , laisse parler, en tête de la page 8, son amour pour les petites banques méritantes, en contorsionnant allègrement les faits.

Une magistrate et une commandante de police chargées de l’enquête viennent d’exprimer leurs doutes, ce qui est tout de même assez inhabituel, mais ça ne mérite pas la moindre considération pour celui qui ne veut voir qu’une tête, celle de Daniel Bouton, le PDG de l’époque de La Générale.

Suivons donc le raisonnement pour le moins surprenant de l’auteur : la « confession » de Chantal Leiris, la procureure adjointe qui avait participé au classement de l’affaire, affirmant : »La Société générale savait. C’est évident« , n’a selon lui aucune valeur, car arrachée « pas vraiment à la loyale« . (L’auteur ne doit pas être au courant du verdict rendu par le tribunal correctionnel de Bordeaux dans l’affaire des écoutes clandestines du majordome de Liliane Bettencourt!) De même, les propos de Nathalie Le Roy, la commandante de police de la brigade financière qui a contribué à envoyer Kerviel en prison, qui a expliqué ses remords et le sentiment de s’être faite manipuler par la banque ne peuvent être pris au sérieux, puisque le juge Roger Le Loire avait conclu que ses assertions étaient fausses! La Justice qui protège la Justice, ça ne s’est jamais vu!

Et l’auteur évite bien de parler de tous les témoins extérieurs à la banque, qui confirment les propos de Kerviel, avant de laisser tomber son point de vue d’omniscient : «  C’est sur cet émouvant scénario que fonctionnent les témoignages accusateurs habilement relayés par l’avocat de Kerviel, qui sait parler aux médias »

Hervé Martin, lui, en bon attaché de presse, sait parler à l’oreille des banques. Mais que c’est triste de voir un hebdomadaire qui défendait autrefois Robin des Bois et qui devient maintenant le chantre du shérif de Nottingham!

Indigne du palmipède

Extrait-CanardQuand on a aimé quelqu’un pendant de longues années, il est toujours difficile de découvrir qu’il tourne mal. Et même si Le Canard enchaîné va avoir cent ans l’an prochain, ce n’est guère agréable de constater qu’il se laisse aller à des aigreurs injustifiées.

La lecture du numéro daté du 1er octobre avait de quoi faire tomber de sa chaise un lecteur. Le Canard n’a jamais eu le bec complaisant pour les confrères qui se laissent aller à la flagornerie et à la brosse à reluire et il a bien raison. Mais affirmer, sans la moindre preuve, sans le moindre document à montrer au lecteur, que le gouvernement s’agite auprès de Bercy pour effacer une dette fiscale de Mediapart, dirigé par Edwy Plenel « un ami de trente ans du chef de l’État« , relève du règlement de comptes et mériterait un redoublement immédiat dans n’importe quelle école de journalisme.

De la même façon, estimer que seule la presse papier devrait bénéficier d’une TVA à taux réduit de 2,1%, alors qu’elle a droit déjà à des aides nombreuses et variées comme des réductions sur les tarifs postaux et des facilités fiscales, est ahurissant de la part du donneur de leçons de la presse française. Mediapart a mené un combat justifié et respectable pour être traité comme les autres grands titres de la presse française et Le Canard aurait du se ranger à ses côtés.

Un vigoureux décodage s’impose donc.

Hervé Martin est le journaliste qui pendant des semaines et des semaines a raillé Fabrice Arfi, de Mediapart, en soutenant que Jérôme Cahuzac ne possédait pas de comptes en Suisse. Lorsque le ministre a avoué, notre enquêteur du Canard  a donc connu un grand moment de solitude journalistique. Certains seraient allés se cacher dans les roseaux de la mare, mais pas notre intéressé qui a décidé de faire palmes hautes –  » Même pas tort, même pas mal ! «  – et de profiter des circonstances pour envoyer un coup bas à Mediapart. Avec la complicité d’une rédaction en chef, très agacée d’avoir perdu 16% de ses lecteurs en 2013.

La faute à l’arrivée de la gauche au pouvoir, affirme Michel Gaillard, le directeur du journal depuis vingt-trois ans, au moment de la publication des comptes de l’hebdomadaire. La faute aussi et surtout à l’immobilisme d’une direction qui se gaussait récemment du grand âge d’Elkabbach, toujours en activité, alors que le directeur a autant d’heures de vol au compteur et que certains membres de la rédaction flirtent avec les quatre-vingts ans. Un directeur, totalement réfractaire à l’ordinateur et aux réseaux sociaux, qui travaille toujours à la pointe Bic et qui compte  les points, tandis que Mediapart, plus contemporain, plus attractif, aligne les scoops les uns derrière les autres.

Même si je n’ai guère d’estime pour l’actuelle direction du « Canard », j’ai trop aimé ce journal, où j’ai travaillé seize ans,  j’ai trop côtoyé de confrères talentueux, pour lui souhaiter le moindre mal. Il n’y aura jamais suffisamment de liberté, d’investigation et d’impertinence dans la presse française…

Mais que cet article est vilain!