Nathalie Motsch : « On est en train de kidnapper Le Palais »

Comme les sportifs, les élus se révèlent parfois dans l’adversité. Petit soldat discipliné de la majorité sous Borotra, Nathalie Motsch, en particulier depuis l’affaire des écuries de Bigueyrie, est en passe de devenir la dame de fer de la majorité et étonne tout le monde par la pugnacité avec laquelle elle affronte Veunac et Lafite. Il faut dire aussi que ces deux inénarrables machos ont tout fait pour la faire sortir de ses gonds, le premier lui parlant en réunion de majorité de « ses ambitions ridicules » tandis que le suffisant énarque lui annonçait benoîtement qu’il ne « lui avait pas communiqué les chiffres du Palais, car elle ne les aurait pas compris ». A priori, Bisque, Bisque, Basque !, ne s’intéressait pas beaucoup à l’adjointe à l’urbanisme, mais la façon dont Veunac a essayé d’impliquer Nathalie Motsch dans la vente des écuries de Bigueyrie alors qu’elle n’y était strictement pour rien, les attaques sexistes qu’elle subit de façon récurrente lors des conseils municipaux et le courage que manifeste l’élue pour y répondre ont changé la donne. Rencontre avec une passionaria, scandalisée par la façon dont le dossier de l’Hôtel du Palais est mené et qui veut empêcher les Biarrots de tout perdre.

S’il y a quelqu’un que je n’imaginais pas interviewer un jour, c’est bien vous…

– Je lis votre blog et je crois que nous avons un point en commun qui est l’amour de Biarritz. Voilà la raison pour laquelle je viens dénoncer ce qui se trame et que j’ai découvert le 3 octobre en consultant les documents enfin accessibles aux élus. Je ne renoncerai jamais à prendre la parole parce que je suis une femme libre. Je vis mon serment d’avocat tous les jours avec mon mandat d’élue et je veux l’exercer avec « dignité, conscience, indépendance, probité et humanité ».

Vous avez parlé de « casse du siècle » dans Sud Ouest, affirmé dans Mediabask : « On est en train de voler le Palais aux Biarrots », que pouvez-vous ajouter de plus pour Bisque, Bisque, Basque ?

– Je veux détailler avec vous le montage juridique et financier et expliquer le « deal » qui est en train de se mettre en place. Revenons donc aux fondamentaux. Au départ, Le Palais appartient aux Biarrots, les murs et le fonds de commerce. Le Palais qui a besoin d’un bon lifting doit pouvoir financer ses travaux de rénovation. Selon les experts, il faut 65,5 millions d’euros, une somme énorme.

Pourquoi la Ville ne finance-t-elle pas directement ces travaux ?

Pour éviter à la Ville de s’endetter directement, il faut un écran, une société. Il a donc été décidé de transférer à la Socomix, société de droit privée, les murs et le fonds de commerce du Palais

Une façon de camoufler les dettes sous le tapis ?

– Absolument. Le transfert des murs a été fait le 30 juillet dernier. La Ville les a transférés pour 75 ans et en contrepartie d’une redevance de 920 000 € par an pour la ville.  Un vote dans la douleur car 17 élus, dont j’étais, se sont fermement opposés à ce transfert. Le fonds de commerce se jouera au Conseil Municipal du 15 octobre prochain.

« La Socomix devient très sexy pour les banquiers »

Pourquoi un investisseur privé est -il entré dans le capital de la Socomix ?

La société Socomix doit financer 65 millions d’euros de travaux. Or, cette coquille vide devient très sexy avec les murs et le fonds de commerce du Palais. Les banques, qui ne prêtent qu’aux riches c’est bien connu, sont donc d’accord pour prêter des fonds : 50 millions d’€, soit 70 % versé par la CACIB (filiale du Crédit Agricole) et 30% versé par la Banque Postale.

Comme cela ne faisait pas assez, les conseillers de la Socomix ont décidé de faire rentrer un investisseur privé : JC Decaux Holding qui va apporter 15 millions d’euros en fonds propre et 5 millions d’euros en compte courant rémunéré à 7,5 %. Enfin, dernier élément de l’opération, on fait entrer un opérateur hôtelier, Hyatt, dans le cadre d’un contrat de gérance pour gérer le Palais en contrepartie d’une redevance (un pourcentage sur le chiffre d’affaires hors taxe). Le pourcentage et les honoraires fixes sont confidentiels. Hyatt n’est pas tenu financièrement par son plan d’affaires, il n’est pas tenu par les dettes de la Socomix

« Une très mauvaise affaire pour la Ville »

Nathalie Motsch, lors du conseil municipal du 30 juillet, a voté contre Veunac et Lafite lors de la signature du bail emphytéotique, transférant le Palais à la Socomix.

Si je vous suis bien, la Ville se retrouve hors-jeu ?

– Financièrement, c’est une très mauvaise affaire pour Biarritz, l’estimation des murs et la valorisation du fonds de commerce sont dérisoires. Les murs sont comptabilisés à 25,4 millions d’€ et le fonds de commerce à 13,7 millions d’€. On est en train de nous dire que Le Palais vaut en tout et pour tout 39,1 millions d’€ ! Financièrement, le seul gain pour la ville, qui aura perdu murs et fonds de commerce sera de 920 000 € pendant 75 ans… sous réserve que la Socomix soit capable financièrement de les verser pendant une période aussi longue, ce qui est loin d’être garanti. C’est pour cela que je parle de « casse du siècle ». Par ailleurs l’emprunt souscrit prête lui aussi à controverse. Sur les 50 millions d’euros empruntés, 45 seront totalement à renégocier dans 9 ans avec des taux beaucoup plus hauts qu’aujourd’hui ! Pendant 8 ans la Socomix paiera les intérêts et ne remboursera que 5 millions d’€ du capital : l’emprunt définitif de 45 millions d’€ sera à renégocier la neuvième année sous les fourches caudines des banques…

Je vous arrête tout se suite, car ça m’avait échappé. Vous êtes en train de me dire que la prochaine échéance se situera en 2027. C’est-à-dire, si l’on imagine le pire pour Biarritz, un an après un éventuel deuxième mandat de Michel Veunac ?

En 2027, ce ne seront ni Guy Lafite, ni Michel Veunac qui iront renégocier la dette de 45 millions d’€ avec les banques, ce seront leurs successeurs. Et franchement ce ne sera pas un cadeau.  Le remboursement de cette dette pourra mettre la SOCOMIX en grande difficulté.

– Quel va être le rôle dans ce montage de l’investisseur privé JC Decaux Holding ?

JC Decaux Holding apporte, à travers sa filiale spécialisée dans les investissements hôteliers, 15 millions d’€ en fonds propres, bloqué pendant sept ans. L’investisseur privé, JC Decaux Holding entre au capital de la Socomix et devient un actionnaire minoritaire qui détiendra 33,5 % du capital. Il disposera donc d’une minorité de blocage, d’un droit de veto, rentrera dans la gouvernance par un système de double majorité et sera décisionnaire sur toutes les décisions importantes et concernant notamment le CA, le budget, les ressources humaines. La perte de contrôle par la ville de la Socomix est donc actée, on passe sous pavillon Decaux.

« Un déni de démocratie effarant dans ce dossier »

 Vous pensez vraiment que les Biarrots peuvent perdre le Palais ?

– La privatisation rampante du Palais est en cours et sa perte dans quelques années programmée : c’est juridiquement prévu dans le Pacte d’actionnaires : JC Decaux Holding pourra racheter les titres de la Ville. Sauf que cela se fera à l’insu d’une décision éclairée des élus et en l’absence de tout débat démocratique avec les Biarrots.  Il y a dans ce dossier un déni de démocratie effarant. On lance une grande réunion publique le 11 octobre au Casino pour lancer la Participation Citoyenne, je propose qu’on lance aussi la Participation des Élus.

Est-ce que l’arrivée de Hyatt vous rassure quelque peu ?

Hyatt a présenté un plan d’affaires et des prévisions de chiffre d’affaires qui ne l’engagent pas. Comme Hyatt ne pourra pas respecter ses prévisions, la grande perdante sera la Socomix, maillon faible du deal, qui ne pourra pas faire face à ses nouvelles charges et rembourser la dette.

« Les prévisions d’Hyatt sont irréalistes »

Comment pouvez-vous affirmer qu’Hyatt ne respectera pas ses prévisions ?

– Aujourd’hui je suis très inquiète par les prévisions d’activité de Hyatt d’abord parce que leur portefeuille luxe Europe est en déclin et qu’ensuite il propose un revenu par chambre plus élevé que celui de Four Seasons, alors que sur aucun marché où ils sont tous les deux présents, Hyatt n’arrive à égaler les prix de Four Seasons, leader mondial du luxe. C’est un des arguments forts qui est avancé par l’administratrice de la Socomix, Virginie Lannevère, qui est une financière spécialisée sur le marché de l’hôtellerie haut de gamme. Les prévisions d’Hyatt sont irréalistes mais elles ont été retenues car elles seules permettent de rembourser la dette exorbitante des travaux. Je rappelle aussi car c’est essentiel : Hyatt ne s’engage pas sur son plan d’affaires.

Et il y a une chose que je n’arrive toujours pas à comprendre : Guy Lafitte nous a dit que le deal avec Fous Seasons avait capoté parce que les 65 millions d’€ de travaux envisagés était une somme trop importante, or aujourd’hui on nous parle de 65,5 millions d’€ avec Hyatt (le 30 juillet en conseil municipal, on était encore à 64,4 millions d’€ !), et selon mes sources on serait maintenant autour de 70 millions d’€ … Tout compris, j’espère !

Si la Ville ne fait plus face à ses engagements, que se passe-t-il ?

Le premier adjoint répète en boucle que la ville n’est pas engagée financièrement mais elle est actionnaire majoritaire avec 54 % du capital de la Socomix, après entrée de JC Decaux Holding.

Et quand la Socomix ne pourra plus faire face à ses échéances fixes annuelles (paiement de la redevance à la Ville, remboursement du prêt bancaire, paiement de la redevance à Hyatt), la Ville n’aura pas forcément la capacité financière de remettre au pot. L’investisseur privé JC Decaux Holding, en revanche, aura très très largement les moyens d’apporter à la Socomix la trésorerie nécessaire (le portefeuille d’actions de JC Decaux Holding s’élève à à 3 Milliards d’€). Comment ? Avec un nouvel apport ! Et avec 15 millions d’euros sous forme d’une nouvelle augmentation de capital, JC Decaux Holding deviendra l’actionnaire majoritaire de la Socomix.

« Les élus sont piégés »

 Vous ne voyez pas d’autre scénario possible ?

– Tout se passera après le départ de Michel Veunac et Guy Lafite, mais JC Decaux Holding pourra devenir le nouveau grand patron et propriétaire du Palais pour 30 millions d’€ alors que le Palais vaut entre 120 et 180 millions d’€ ! Je précise qu’il continuera à louer les murs et ce pendant 75 ans ! Et je précise aussi que la transformation de la SEM en SA sera alors inéluctable, conséquence directe de la cession de la totalité des actions de la ville (Réf. Code général des collectivités territoriales). On m’accuse de beaucoup de choses en ce moment, tout ne serait « qu’un tissu de mensonges » selon Michel Veunac, mais je constate que les informations que j’ai données à Sud Ouest sont strictement les mêmes que celles qui ont été données lors de la conférence de presse du 9 octobre dernier.  Et je n’ai pas inventé le Pacte d’actionnaires : il était mis à notre disposition et sous surveillance en salle des Commissions à la mairie le 3 octobre dernier.

C’est plutôt une bonne nouvelle, si les élus savent lire… Les élus sont piégés, on est en train de se faire kidnapper Le Palais dans des conditions financières effarantes.

 – Lors d’une réunion de majorité, Michel Veunac s’est vanté d’avoir une « relation personnelle » avec Jean-Claude Decaux. Vous confirmez ?

– Je ne répondrai pas à cette question.

– Il se dit aussi que Guy Lafite aurait travaillé après son départ de la Mairie de Paris au sein du cabinet PWC qui précisément est le cabinet qui a porté toute la restructuration financière de la Socomix…  

– Posez lui la question.

«  On peut faire pour moins cher »

 Revenons au Palais. Votre analyse est convaincante. Mais que proposez-vous ?

– Il faut refuser la privatisation rampante de la Socomix qui est une décision grave qui doit être prise par tous les Biarrots et non par quelques-uns. Il faut garder le principe de faire appel à un opérateur mondial qui a le savoir-faire pour développer l’activité du Palais. J’ai compris qu’Hyatt était très motivé par le Palais et qu’il était prêt à le prendre avec des travaux moins ambitieux. Il faut ramener le montant des travaux à réaliser à un montant pouvant être supporté financièrement par la Socomix dans le cadre d’une évaluation de chiffre d’affaires réaliste afin de faire face aux travaux urgents. Les taux sont bas, c’est le moment d’emprunter, on n’est pas obligé d’attendre qu’ils remontent ! Les discours sur la nécessité de dépenser 65 millions d’€ ne sont pas crédibles. Comme Guillaume Barucq, je conteste ce montant pharaonique.

« Venez au conseil municipal et soutenez-nous ! »

Comment réagissent les élus ?

Guy Lafite fait subir aux élus récalcitrants un régime de terreur, ce sont des méthodes d’un autre temps : de très nombreux élus sont légitimement inquiets, le vote sidérant du 30 juillet dernier le démontre. Il y a une véritable prise de conscience des enjeux énormes pour la ville et l’obligation de voir loin et de se poser les bonnes questions pour veiller aux intérêts des biarrots et surtout pour protéger le personnel du Palais.

– Que faut-il faire ?

– Les Biarrots doivent se mobiliser. Ne laissez pas Le Palais partir le 15 octobre prochain. Il est à nous. Il est à vous. Venez massivement au conseil municipal du 15 octobre prochain. Soutenez-nous par votre présence. Après ce sera trop tard. »