Les sondeurs, ces parasites de la République

Ils faussent régulièrement l’opinion et se trompent presque à chaque fois. À quand une interdiction des sondages lors des échéances électorales ?

Les rois de la courbe vendent du vent et le savent. Mais tant qu’ils trouveront des gogos pour acheter leurs sondages et des crédules pour les prendre au sérieux…

Ils ont annoncé Juppé pour la primaire de la droite, Valls pour celle de la gauche, et bien évidemment Hillary Clinton à la présidence des États-Unis, mais, toute honte bue, ils continuent à avoir leurs sièges réservés sur toutes les chaînes de télés où ils nous expliquent doctement l’évolution des tendances électorales, alors que près de 40% des Français avouent ne pas avoir encore pris leur décision.

Mais pour ces nouveaux docteurs Folamour de l’Audimat, pas le moindre doute, pas la plus petite remise en cause et des tripatouillages à faire hurler n’importe quel amoureux de la démocratie. Tous les Français vont aller aux urnes dans quelques jours avec l’idée très nette que les petits chevaux électoraux Le Pen et Macron sont les plus près du poteau final suivis de Fillon et Mélenchon, puis de Hamon, les « petits » candidats n’étant là que pour faire beau dans le paysage. Mais qu’en savent-ils, ces spécialistes qui ne voient jamais rien venir et qui poussent les Français à « voter utile » dès le premier tour, en agitant un classement totalement putatif, alors que personne n’a la moindre idée du résultat final ?

Si vous disposez de soixante minutes, ne ratez surtout pas le replay de l’excellent « Envoyé Spécial » d’Élise Lucet et vous allez mieux comprendre l’hypocrisie sans nom de tous ces jolis cœurs qui veillent jalousement sur le devenir de leur goûteux fromage en se parant des atours de la science.

 

La malice des sondés

Ah, il m’a bien fait rire, l’étudiant bordelais qui a parfaitement compris comment fonctionne l’attrape-gogo (minute 16’). Quentin, dix-neuf ans, se fait de l’argent de poche en répondant aux sondages en ligne sur Internet et touche pour cela environ un euro pour vingt minutes de travail (Ils sont princiers, ces sondeurs, même Macron n’a pas encore osé proposer ce salaire horaire!). Mais il a remarqué que le style étudiant célibataire et fauché n’était pas très prisé des producteurs de graphique. Alors, il s’est rajouté vingt ans d’âge, inventé une femme, deux enfants et des revenus annuels de quarante mille euros et se retrouve sollicité par les sondeurs, trois ou quatre fois par semaine.

La ruse ne date pas d’hier, puisque dans le club de rugby où je jouais l’un de nos coéquipiers occupait nos trajets en autocar avec des « enquêtes d’opinion » qu’il était censé faire au porte-à porte. Suivant les voyages, je me suis donc retrouvé ménagère de plus de cinquante ans anxieuse sur le choix de sa lessive ou mère de famille inquiète pour les dents de ses enfants. Nous avons tous ri de concert de la supposée « bêtise » des sondeurs qui faisaient confiance à de jeunes rugbymen chahuteurs comme nous. Sans comprendre que ces « marchands de vent », loin d’être bêtes, étaient parfaitement conscients de nos petits truandages mais bien obligés d’en passer par là pour vendre quelque chose à leurs commanditaires.

Écoutez bien Jean-Daniel Levy, le responsable du département politique d’Harris interactive (minute 19). Bien sûr qu’il ne va pas tordre le cou à la poule aux œufs d’or qui le fait vivre grassement, alors il louvoie, minimise, parle « d’une réponse sur six mille » biaisée, alors qu’il n’en sait strictement rien. Et l’on en arrive à ces redressements effectués par chaque sondeur. « Les instituts ne veulent pas donner les chiffres bruts (qui seraient pourtant plus près de la vérité !) car cela donnerait une mauvaise information ». Ben, voyons !

Sur quels critères sont faits les redressements ? Par qui ? Dans quelle intention ? Même le sénateur socialiste Jean-Pierre Sueur, auteur d’une loi réglementant les sondages n’en sait rien et parle de « redressements au doigt mouillé ». Et l’on s’étonne ensuite de voir les sondeurs se planter avec cette constance qui force l’admiration…

Le narcissisme des élus

Pour LCI, ( et les autres!) pas de doute, Juppé va triompher aisément.

Face à cet amateurisme désarmant, le législateur pourrait très bien rédiger une loi interdisant les sondages en période électorale. Sauf que, parmi les politiques, ces grands nombrilistes qui faute de glace se mirent dans les sondages, on ne trouverait peut-être pas une majorité d’élus décidés à faire de la peine à leurs amis sondeurs. On pensait par exemple Nicolas Sarkozy heureux de vivre et sûr de lui avec ses talonnettes de sept centimètres qui lui permettaient d’arriver à l’épaule de Carla. Dans l’excellente émission d’Élise Lucet, on apprend que trois cent trente-trois sondages ont été commandés par l’Élysée entre 2007 et 2009. Aux frais des contribuables, bien entendu. Mais vous conviendrez avec moi que dépenser 4186 € pour savoir si sa liaison avec Carla Bruni altère l’image de marque du chef d’État Nicolas 1er, était indispensable.

Si la gauche semble, sous Hollande, beaucoup moins gourmande de sondages, le vaniteux petit Catalan qui a donné sa parole de soutenir le vainqueur de la primaire de gauche avant d’aller faire des mamours à Macron, est visiblement un grand Narcisse qui ne s’ignore pas. Tout y passe en matière de sondages, sa coupe de cheveux, son air colérique, ou son apparence. Là aussi, aux frais des contribuables. Valls aurait mieux fait pour ses costumes de demander à l’ami de Fillon, ça nous aurait coûté beaucoup moins cher.

La paresse des journalistes

Pour remporter la primaire de la gauche, Le Figaro voit Montebourg.

Reste un aspect qu’Élise Lucet – allez savoir pourquoi ! – a passé sous silence. Si les sondages prolifèrent, c’est bien qu’il y a des imbéciles pour les acheter et d’autres pour les utiliser et donc les crédibiliser. Et il n’aurait pas été inutile de souligner la paresse des journalistes – presse écrite ou télévision, même combat ! – qui préfèrent visiblement torcher un article ou monter un débat d’une heure avec les derniers chiffres fournis par les adeptes du doigt mouillé plutôt que de plonger dans les programmes et de poser les questions qui fâchent, ce qui est leur rôle.

Bien sûr, il y a des exceptions notables et des journalistes obligés de se prêter à cet exercice journalistique à la demande de leur patron, mais les Français seraient tout aussi bien informés si l’on chassait les sondeurs des écrans et les remplaçait par Élisabeth Tessier ou autres manieurs de boules de cristal.

En fait, l’histoire des sondeurs, c’est un peu l’histoire de Mazarine, la fille autrefois cachée de François Mitterrand : il y a une élite qui sait mais qui, pour mille raisons diverses d’intérêt personnel ne dit rien et des gogos qui ne savent pas et prennent les chiffres fournis pour science triomphante, se perdant ainsi dans des conjonctures électorales absurdes.

Je vais voter Mélenchon au premier tour, mais j’en ai marre d’entendre autour de moi des citoyens avertis et réfléchis dire : « Hamon me plaît beaucoup mais j’ai peur de perdre ma voix en votant pour lui ». SI Hamon vous paraît l’homme de la situation, votez pour lui !

Oui, les sondeurs sont les parasites de la République et font main basse par leurs affabulations sur la plus élémentaire démocratie. Alors, en attendant que quelqu’un donne à ces petits marquis poudrés le grand coup de pied aux fesses qu’ils méritent et les chasse de la vie politique, faites-leur un grand bras d’honneur et votez sans calcul pour le candidat qui vous plaît réellement au premier tour. Et il sera toujours temps au second tour d’éliminer Marine avec le moins pire qui restera en lice.