Un Le Gall magistral

Jean Le Gall est du style à arriver sur le Titanic en passager cravaté comme un milord, et, au moment où le bateau sombre, à prendre place au milieu de l’orchestre pour être certain de jouer la dernière note émise par le paquebot. Si « L’île introuvable » est en apparence le roman du triangle amoureux, avec un écrivain raté Olivier Ravanec, une forte femme éditrice Dominique Bremmer, et un truand somptueux Vincent Zaid qui va être visité en prison par la grâce et la littérature, c’est aussi le récit haletant de l’agonie de l’écrit, celui des marchands triomphant des créateurs, et aussi celui des « Quarante merdeuses », série en cours, qui ont succédé aux « Trente glorieuses » pour le plus grand regret de l’auteur.

Jean Le Gall, c’est une construction diabolique du récit, mais aussi et surtout le droit au chemin inattendu, à l’effet de surprise, à la phrase qui fait mouche. Comme l’affirme Ravanec à la fin du livre : « Je veux faire un roman romanesque où le sujet serait celui de la littérature. Où tout ce qui est proscrit dans les recettes habituelles serait autorisé : l’humour, la digression, le commentaire de commentaire, le mélange des genres, les longs dialogues, une pointe d’aventure, et même la politique. Une sorte de roman total, totalement emmêlé. »

Mais Jean Le Gall, c’est aussi une écriture nerveuse et incisive avec des bonheurs de lecture à chaque page ou presque : « Maxwell, les cheveux affolés par le vent, la chemise de lin claquant sur ses hanches, semblait descendre de la branche imbécile des hommes ». Et que dire de ce merveilleux : « La vie des hommes, quel mensonge : à la fin, on les met dans des boîtes placées sous la terre et on leur dit qu’ils vont au ciel. Tenez-vous bien : ils y croient ». À moins que vous ne préfériez : « L’imagination, tu le découvriras bientôt, ce n’est pas la faculté de former des images, mais celle de les DÉFORMER ».

Jean Le Gall, c’est enfin une œuvre qui se construit sous nos yeux, avec un auteur au centre d’un univers très personnel et qui progresse de roman en roman. J’avais bien aimé « New York sous l’occupation », puis adoré « Les lois de l’apogée ». « L’île introuvable », malgré sa couverture plutôt dissuasive à mes yeux, est un roman tout simplement magistral.

Il existe un moyen imparable pour reconnaître un excellent livre. La façon entêtante avec laquelle il vous poursuit, une fois que vous l’avez refermé. Dix jours plus tard, alors que je ne lis pratiquement plus de fiction et découvre avec ce livre à quel point j’ai tort, je suis toujours sous le charme de « L’île introuvable ».

« L’île introuvable« , par Jean Le Gall, éditions Robert Laffont, 420 pages, 21 €.

Tout sauf un « spécial copinage »

Jean Le Gall a été mon éditeur chez Atlantica à l’occasion de six livres. Un éditeur agréable et humain qui dialogue avec ses auteurs, suggère au lieu d’imposer et n’est jamais à court d’idées. Je regrette son départ. Mais, malgré les apparences, nous nous connaissons très peu tant nos univers et centres d’intérêt sont différents. Fidèle à l’esprit de ce blog où je ne parle que des livres que j’adore, je n’aurais donc rien écrit sur « L’île introuvable » si je n’avais pas eu le sentiment que ce livre mérite vraiment d’être découvert. Et, pour m’être abstenu auparavant, j’ai quelques copains ou confrères qui me gardent un soupçon de rancœur d’avoir « oublié » leurs livres. Mais la littérature, contrairement à la vie municipale, est quelque chose de trop sérieux…

Libérez le rugby !

Affrontements de mastodontes, accidents multiples, présidents qui se prennent pour des stars, chaînes payantes qui piétinent le monde amateur, le rugby français va dans le mur et semble incapable de changer de trajectoire.

Lorsque petit à petit nous avons dû abandonner à notre plus grand regret le rectangle de pelouse qui avait ensoleillé notre jeunesse pour nous contenter de la main courante, nous nous sommes souvent dit entre anciens joueurs, au vu des gabarits des nouveaux pratiquants, de l’évolution du jeu et des impacts « qu’un jour il y aurait des morts » dans notre sport favori, sans trop croire toutefois à ce que nous affirmions. Nous y voilà avec quatre pratiquants décédés cette saison en France sur des faits de jeu anodins en apparence. Tandis que la fédération française « patauge » allègrement, incapable de mettre en place des règles protégeant les joueurs et d’harmoniser ses décisions avec les acteurs mondiaux du rugby, les parents n’incitent plus du tout les enfants à se lancer dans ce sport, effrayés par les images qu’ils peuvent voir à la télé.

Des télés qui font d’ailleurs la pluie et le beau temps dans le rugby, imposant aux malheureux passionnés des horaires aussi contre-nature que le dimanche à 12h30, ou un derby Bayonne-Biarritz un jeudi soir à 20h45, alors que les deux clubs, les commerçants et les supporters souhaitaient voir cette affiche se disputer le dimanche.

Lorsque Jean Le Gall, le patron des éditions Atlantica, m’a annoncé qu’il lançait une nouvelle collection, joliment appelée ContreDit, destinée à tous ceux qui souhaitaient pousser un coup de gueule dans leur domaine de prédilection, je n’ai évidemment pas résisté, car je suis persuadé que le rugby à XV est en grand péril et pourrait un jour disparaître de la planète sport au profit du VII.

C’est cet ouvrage de quinze chapitres, écrit avec toute la mauvaise foi, l’humour et l’alacrité caractéristiques de Bisque, Bisque, Basque ! que vous pourrez retrouver dès ce week-end en librairie.

Le rugby est en péril… La preuve ? Même les ex-tocards qui n’ont jamais dépassé le niveau fédéral se mettent à écrire sur le sujet.

« Rugby en péril », Jean-Yves Viollier, éditions Atlantica, 100 pages, 12,90 €.

Extraits :

« C’est un grand bonheur de vivre au Pays basque, dans une terre de passion ovale et mon épouse m’a promis, si j’avais l’idée incongrue de mourir, de me faire enterrer avec un ballon de rugby dans les bras, cette « gonfle » que je touchais si peu en tant que talonneur à l’ancienne.

C’est risible, mais j’assume. Comme un amoureux qui ne peut s’empêcher de relire d’ardentes vieilles lettres en sa possession, je suis toujours nerveux les jours de Tournoi des VI Nations et compte les heures qui me séparent du coup d’envoi. Une défaite de l’équipe de France, surtout quand elle se fait fesser par l’adversaire, va me plonger dans une mauvaise humeur durable. C’est dire si, en une période où nous tremblons lorsque nous rencontrons l’Italie ou l’Écosse et alignons les déroutes comme les frères Boniface les essais en terre adverse, j’ai souvent l’occasion d’être de mauvais poil.

« Rugby en péril » est un coup de gueule contre l’évolution assez détestable du rugby que nous vivons, contre la cécité de dirigeants trop occupés à faire des affaires pour se soucier des amateurs, contre un top 14 qui est le championnat le plus bête du monde, contre ce sport aux 40 000 règlements où même les anciens piliers ne comprennent pas les décisions de l’arbitre concernant la mêlée, contre ces présidents qui n’ont jamais joué au rugby mais veulent devenir les stars (incongrues) de ce jeu collectif, contre Canal Moins la chaîne qui n’aime plus le rugby, contre les boîtiers GPS et les ordinateurs mouchards qui dans un sport collectif ne s’intéressent plus qu’aux statistiques individuelles des joueurs, une aberration de plus dans un rugby français au plus bas. »

Le rugby féminin

« Ah, le rugby féminin, qui est un peu pour les anciens joueurs ce que fut le porno du samedi soir sur Canal + pour les actuels quinquagénaires ! Au début, chacun a regardé cette incongruité rugbystique en cachette, en justifiant son petit plaisir solitaire par toutes les mauvaises excuses du monde : besoin de se marrer, de se détendre, de voir quelque chose d’insolite, à mi-chemin entre la course avec sac à main et le lancer de bottes de paille à l’aide d’une brosse à dents. Et puis après le match, les plus téméraires, ceux qui déjà autrefois ne s’échappaient pas sur le pré, ont pris leurs téléphones pour appeler les copains, redoutant tout de même leurs moqueries. Et là, surprise, de l’arrière au première ligne, tout le monde est fan absolu du rugby féminin, admire la technique individuelle des Marjorie Mayans, Romane Ménager ou Pauline Bourdon, la discipline collective de l’équipe où les meilleures savent ralentir pour transmettre le ballon à leurs partenaires, la recherche du trou de souris où se faufiler, quand les hommes en sont encore à culbuter l’adversaire, en méprisant les portes ouvertes. »

La télé

« Les semaines de doublon top 14 et Tournoi des VI Nations, quand France 2 joue aussi la carte rugby, l’offre télévisuelle peut aller jusqu’à onze matches dans la semaine. Le mariage d’amour est devenu un mariage de dupes qui n’a plus de raison d’être. Et Canal plus, une maison d’abattage. Car il faut savoir que les petits clubs ne touchent pas un centime de cette manne, alors que cette profusion de rugby télévisé les impacte durablement, leurs recettes dépendant le plus souvent de la buvette tenue par des bénévoles. Buvettes qui ne rapportent quasiment plus rien faute de spectateurs. Bernard Laporte a fort habilement sorti les violons pour encenser le rugby amateur afin d’être élu président de la fédération. Maintenant qu’il a réussi à retarder d’une heure le match diffusé le dimanche après-midi, Laporte ne semble plus décidé à bouger et continue à cautionner un système où la Ligue et Canal plus s’essuient les pieds sans vergogne sur le rugby des villages. Alors que tout le monde sait que la bonne santé du rugby français passe par le dimanche réservé aux amateurs, sous peine de voir tout l’édifice s’écrouler.

On peut vivre une très belle histoire d’amour pendant des années, avant de succomber un jour sous les coups de son conjoint, dans l’indifférence de ses voisins. En vingt ans, Canal plus a magnifié le rugby pour mieux l’assassiner au final. Mais visiblement ce fait-divers sordide laisse tout le monde indifférent. »

Le Rugby Club de Drancy 

« Lorsqu’il jouait troisième ligne avec les espoirs du CASG, Benjamin Périé n’était pas du genre à s’échapper. Devenu président du club de Drancy, un petit poucet de la fédérale 2 avec 400 000 euros de budget annuel quand certains de ses rivaux dépassent allègrement le million d’euros, l’ancien joueur, contrairement à plusieurs de ses homologues, fonce dans le tas sans hésitation : « La Fédération ? Elle ne t’apporte aucune aide et ne fait que te pomper du fric, que ce soit pour les licences ou pour les cartons subis par les joueurs » Et au cas où l’on n’aurait pas bien compris, Benjamin Périé rajoute un solide raffut : « La Fédé sanctionne et ponctionne. C’est son seul rôle dans la vie d’un club ». Et de multiplier les exemples : « Nous n’avons aucune aide… Rien de rien… À nous de nous débrouiller seuls. L’arbitre qui vient diriger le match te coûte 90 euros et si tu veux deux arbitres de touche neutres, ce qui n’est pas un luxe en Fédérale 2, c’est toi qui les paie. »