Chronique d’un Biarrot assiégé mais pas désespéré

Face à la guignolade mondiale qui se prépare, mieux vaut rire que pleurer.

Du poulet sur-vitaminé, du poulet bien imbibé, du poulet bodybuildé, j’en aurais croisé dans ma carrière, de mes lancers de pavés soixante-huitards à mes années « Canard ». L’honnêteté m’oblige aussi à reconnaître que j’ai aussi côtoyé du poulet passionné, du poulet profondément républicain et du poulet désespéré par l’incurie de l’État, même si je ne pensais pas vivre un jour à Biarritz une telle densité policière au mètre carré.  Alors que le flot des nouveaux arrivants en uniforme ne cesse de grossir (ils vont finir à 13 200 !), celui des Biarrots pur sucre enfermés dans le petit périmètre de sécurité ne cesse de décroître tant les contraintes deviennent nombreuses. Même si on est loin, très loin de ce que voudraient nous faire dire nos charmants confrères de la télévision (Les plus courageux descendent en personne, les autres font leur reportage de leur bureau parisien par Skype) qui adoreraient nous entendre raconter que nous mourons de faim dans notre ville assiégée et en sommes réduits à manger les rats qui s’attaquent à nos sacs poubelle.

La réalité est évidemment plus drôle et plus nuancée et donne lieu à des scènes parfois charmantes. Nos bikers en uniforme de police tout comme nos CRS qui doivent maudire leur harnachement en ces temps de canicule, semblent plutôt désœuvrés avant l’arrivée des grands de ce monde et ont tendance à s’agglutiner en grappes dans la ville (les CRS avec les CRS, les gendarmes avec les gendarmes, les militaires avec les militaires, car chez ces gens-là on ne se mélange pas !) pour échanger des nouvelles de la famille, parler du délabrement de leur commissariat ou caserne d’origine, ou lorgner avec insistance sur les dernières touristes légères et courtes vêtues qui ne vont par tarder à fuir la sarabande infernale qui nous attend.

Lors de sa visite, mardi, Christophe Castaner a assuré que les troupes étaient bien nourries et mangeaient local, affirmation qui prête à discussion si j’en crois ce CRS timide, croisé en bas de chez moi qui m’a demandé discrètement où il pouvait « acheter un kebab halal » avant de me remercier, malgré mon incapacité à lui répondre, d’un vigoureux et attendrissant « Salam Aleykoum, mon frère ! ».

Les blacks blocks opèrent aux heures ouvrables

Et le folklore de se poursuivre lorsqu’on quitte Biarritz en voiture. Mercredi, vers 14 heures, je pars rejoindre le contre-sommet du G7 à Urrugne. Pas un rond-point sans son duo de motards prêts à traquer le féroce black-block, l’activiste bien connu des services de police ou l’inévitable terroriste. Aux péages de l’autoroute, les mitraillettes sont bien visibles et l’automobiliste se garde bien d’éternuer de peur de faire sursauter un agité de la gâchette. Avec mon physique rondouillard de grand-père amateur de ventrèche, je passe évidemment sans le moindre problème, mais m’agace comme tout le monde de ces convois de motards à gyrophares précédant des berlines noires toutes sirènes hurlantes et intimant l’ordre de se rabattre aux trois pékins qui se sont aventurés sur la voie rapide, alors qu’il n’y a manifestement aucune raison de s’exciter ainsi, tant la circulation est inexistante.

Retour vers 20 heures et tout autre spectacle. Visiblement tout ce qui compte un uniforme sur la Côte basque est en train de dîner ou d’échanger avec la famille et l’on ne fait plus la moindre mauvaise rencontre, si ce n’est deux pauvres gendarmes au péage de la Négresse. Je suis ravi de découvrir que nous vivons dans une France disciplinée où les potentiels casseurs ont la gentillesse de se déplacer à l’heure où la maréchaussée est de service, sans se permettre de s’agiter en dehors des heures conventionnelles.

L’espionnage légal et illégal va bon train

D’autres pratiques sont beaucoup plus agaçantes. Pendant que la crème de la crème de la sécurité découvre nos spécialités locales ou dort tranquillement après avoir emmerdé la ville à plaisir, les machines elles continuent leur surveillance passive. Des caméras du plus bel effet ont été installées sur les axes autoroutiers, des antennes déployées un peu partout et les riverains habitués à bien connaître leur environnement remarquent parfois d’étranges machines installées dans des appartement qui ont été loués le temps du G7. Concrètement, le Biarrot assiégé subit des coupures d’électricité et d’Internet à répétition, ne peut envisager une conversation durable avec son téléphone portable sans s’y reprendre à cinq ou six reprises et doit subir parfois des lumières rouges braquées nuit et jour sur son appartement. « Chaque service de sécurité a ses propres règles, les services américains étant les pires. On est obligés de fermer les yeux sur des pratiques manifestement illégales » me confie un policier. Renseignement pris, la petite lumière rouge provenant de l’appartement loué par les services de sécurité d’un grand pays européen serait celle d’un micro multidirectionnel capable de capter les conversations dans un rayon de trois cent mètres. Voilà qui fait plaisir quand on habite en face !

Des facteurs?  Non, des figurants !

Heureusement le Biarrot qui a le « bonheur » d’habiter dans le périmètre ultra-sécurisé où les grands de ce monde vont être amenés à se baguenauder pendant trois jours, du casino Bellevue à l’Hôtel du Palais, ne peut que s’amuser de la farce qui se prépare sous ses yeux avant que l’on ne cadenasse définitivement ce périmètre sacré à partir de vendredi. C’est en effet une fausse ville, avec une fausse activité « normale » qui est en train de se préparer. Des portes closes feraient mauvais effet et l’on a donc annoncé suavement aux commerçants qu’ils ne pouvaient espérer une indemnisation de leurs pertes que s’ils restaient ouverts. Et quand un restaurateur de bon sens a demandé comment allaient faire ses livreurs puisqu’ils ne sont pas badgés, le préfet de service a soulevé sa casquette à dorures pour annoncer qu’il allait réfléchir à la question. On attend toujours la réponse.

Même blague avec les facteurs. Ils sont onze habituellement à distribuer le courrier dans le centre-ville qui va être bunkerisé sous peu. La Poste, unilatéralement, en a choisi quatre d’entre eux, les plus propres sur eux, les moins syndicalistes, les très peu indépendantistes basques, pour sillonner la ville tandis que les autres sont invités à aller voir ce qui se passe en périphérie. Gag ! Les gares et l’aéroport étant fermés, il n’y aura aucun courrier à distribuer, mais nos braves facteurs, si typiquement français, sont invités à faire prendre l’air à leurs vélos électriques à sacoches vides dans les avenues désertes pour faire croire que l’activité est la même que d’habitude. Quant aux rares piétons décidés à faire de la résistance, nous nous attendons à ce qu’on nous demande à descendre dans la rue avec la serviette sur l’épaule, avec ordre de se rendre à la plage quand un réalisateur nous criera « Moteur ! » Quand on vous disait que Biarritz faisait son cinéma…

C’est le G7 ou un club de rencontres ?

Tout cela prêterait plutôt à l’indulgence si les Biarrots assiégés n’étaient confrontés à l’incurie crasse de leurs élus. Plus de poubelles, des services d’aide à la personne quasi inexistants pendant trois jours, des commerces de bouche fermés, alors que des personnes très âgées vont devoir rester calfeutrées dans leurs appartements. Et face à cela, des élus qui n’ont absolument rien prévu et se soucient comme d’une guigne de leurs administrés. Rien n’a été mis en place par la Ville pour ramasser les poubelles des personnes qui n’ont pas la force de les porter jusqu’en zone bleue, veiller à la sécurité de ceux qui sont isolés ou prévoir un ravitaillement d’urgence. La mairie s’est contentée de dire que la solidarité entre les habitants devait jouer et que ce serait « l’occasion de belles rencontres ».  Heureusement, la solidarité n’est pas un vain mot au Pays basque et immeuble par immeuble, et à l’aide des pages Facebook « SOS G7 » et « Entraide G7 », chacun s’est organisé pour venir en aide à son voisin. Reste un sentiment de rancune tenance à l’égard du maire et de sa clique. À 73 ans, malgré un mandat calamiteux au-delà de tout imaginable, Michel Veunac annonce son intention de se représenter en mars 2020. Pour le moment, comme tous les élus qui ne se sont guère souciés des Biarrots, il ne rêve que des belles rencontres qu’il va faire pendant le G7 avec Emmanuel et Brigitte. Mais en mars, il pourrait faire de très mauvaises rencontres avec les bulletins de vote des électeurs qui n’oublieront pas son égoïsme et son incompétence.

Comme quoi, le G7, même si nous avons l’impression actuellement d’être enfermés dans un élevage industriel de poulets, peut avoir du bon.

Etchegaray roi du contre-pied et du contre-sommet 

Ne croyez surtout pas que la « drôlerie » du G7 se limite à Biarritz. À Bayonne comme à Hendaye, on rigole bien de cet événement mondial et les politiques se comportent parfois comme ces chefs d’entreprise qui avant les élections, arrosent tous les partis pour être sûrs de s’y retrouver le soir du deuxième tour. L’affaire qui agite le milieu politique, ne semble pas de prime abord d’une excessive importance, mais elle peut prêter à sourire sur la duplicité dont savent faire preuve les politiques. Les organisateurs du contre-sommet du G7, basés à Urrugne et qui prévoient de manifester samedi à Hendaye, sont venus récupérer à Bayonne 50 tables et 400 chaises, gracieusement fournies par la municipalité.

Interrogé à ce sujet, le très courtois maire de Bayonne ne nie absolument pas les faits : « La ville de Bayonne répond souvent à des demandes logistiques de cette nature formulées par des associations.  Le contre-sommet G7, organisé par des personnes responsables et pacifiques que j’ai pu rencontrer méritait ce soutien de notre collectivité. Les rencontres qui vont s’y dérouler font honneur à notre démocratie ».

Tout cela serait admirable et parfaitement respectable si notre rusé Jean-René Etchegaray, maire UDI et par ailleurs président de la communauté d’Agglo, n’avait usé de toute son influence auprès du préfet pour que le contre-sommet initialement prévu à Bayonne ne se déroule ailleurs et de préférence chez le maire socialiste Kotte Ecenarro, qui hurle au scandale depuis que le préfet lui a imposé sa décision.

Et c’est uniquement parce qu’il est débordé que Jean-René Etchegaray s’est bien gardé d’avertir son homologue hendayais du soutien logistique qu’il apportait au contre-sommet ?