Didier Borotra, l’homme à qui on cachait tout

Didier Borotra a réussi à convaincre les juges bayonnais qu’il n’était pas au courant de l’engagement de sa fille au sein de La Cité de l’Océan qu’il présidait. Les juges de la Cour d’appel de Pau seront-ils du même avis, mardi prochain ?

(Photo Sud Ouest)

 Jean-Philippe Ségot m’a interviewé dans La Semaine du Pays basque datée du 7 décembre 2018. Voici l’intégralité de l’entretien.

– Dans quelques jours, à Pau, aura lieu le procès en appel de ce que l’on appelle « L’Affaire Borotra ». Qui est à l’initiative de cet appel devant le tribunal correctionnel ?

Il convient d’abord de rendre à Sud Ouest ce qui revient à Sud Ouest. C’est un article publié par Muriel Bonneville le 7 février 2015 et intitulé « Le flou règne sur l’étude de recherche d’économies » qui me décide à passer à l’action. J’avais eu vent d’un conseil d’administration de la société d’économie mixte de la Cité de l’Océan très houleux où un administrateur avait parlé de « folie qui pouvait envoyer tout le monde en prison ». Dix minutes après la lecture de l’article, j’ai le bon réflexe de téléphoner à la directrice de la Cité de l’Océan pour avoir communication des écrits rédigés par Sophie Borotra dans le cadre de son contrat. La réponse de la directrice, Madame Pautrizel, est journalistiquement inespérée : « Cette jeune femme n’a pas de bureau chez nous et n’a pas rédigé de rapport. Mais elle nous a fait des préconisations orales très pertinentes ».  A partir de cette réponse, qui ne permettait plus de produire devant la Justice des documents postdatés, j’étais quasiment sûr que ce contrat était suspect. Le réseau mis en place depuis la création de « Bisque, Bisque, Basque ! », en juillet 2013, a fonctionné et m’a donné des éléments supplémentaires. Ce qui m’a décidé à aller voir un avocat, maître Malherbe, et à porter plainte sur ses conseils pour prise illégale d’intérêt.

– En quoi consiste précisément cette affaire qui réunit Borotra père et fille, et l’ancienne directrice de Biarritz Océan, devant le tribunal ?

– En septembre 2013, alors que Sophie Borotra, fille de Didier, vient de rentrer en France pour mettre au monde un enfant, elle crée une société AGC et propose « spontanément » ses services à la Cité de l’Océan « sans en parler à son père ». Six jours plus tard, elle signe un contrat avec la Cité de l’Océan pour une étude de « recherche d’économie » (Alors qu’un contrat avec Suez existait déjà !) et son père, quand il l’apprendra, se déclarera « très contrarié », selon ses dires à la barre du tribunal correctionnel de Bayonne… Ce qui ne l’empêchera pas de laisser sa fille poursuivre le contrat. Tout cela est difficile à croire. D’autant plus que les investigations policières ont montré que Sophie Borotra touchait de la Cité de l’Océan une somme mensuelle qui correspondait exactement à ce que lui donnait sa famille, au titre de la « solidarité familiale » quand elle était au chômage.

– Où est la limite entre légalité et illégalité dans ce genre de comportement ?

C’est à la Justice et à personne d’autre de l’établir. Je suis donc allé voir maître Malherbe pour savoir si la prise illégale d’intérêt était « une vue de l’esprit ». Non seulement, il a abondé dans mon sens, mais a refusé de se faire payer puisque Bisque, Bisque, Basque ! est un blog gratuit et citoyen. Le 25 juin 2015, le procureur décide d’ouvrir une enquête. Le 8 décembre 2015, Didier Borotra, Sophie Borotra et Françoise Pautrizel sont interrogés par la police avant d’être convoqués au tribunal correctionnel le 31 janvier 2017, pour prise illégale d’intérêt et complicité de prise illégale d’intérêt.

– Quelles furent les motivations du tribunal correctionnel de Bayonne, en première instance, pour rendre un jugement disculpant les Borotra et Madame Pautrizel ?

Mystères de la Justice ! J’ai trouvé remarquable l’audience qui a duré plus de trois heures. Le président Gérard Denart comme le procureur Samuel Vuelta-Simon maitrisaient parfaitement leur dossier. Au passage, on en a appris des belles. Malmenée par les juges sur son maigre bagage professionnel, Sophie Borotra a lâché qu’elle avait été assistante parlementaire de son père, sénateur. Alors qu’elle vivait en Amérique du Sud ! À la fin de l’audience, tous les confrères sont venus me voir pour me dire à quel point ils étaient persuadés que le trio allait être lourdement condamné. Il faut croire que le tribunal a cru plausible cette version voulant que Françoise Pautrizel ait engagé la fille de son président sans lui en parler, puisque le trio a été relaxé. Heureusement, le procureur a immédiatement fait appel d’où ce nouveau procès en cour d’appel de Pau, le 11 décembre prochain. Pour ma part, je suis débouté comme partie civile, ce qui m’arrange car je retrouve ainsi ma liberté d’écrire sur le sujet.

 – Vous êtes à l’origine de la révélation de cette affaire. Comment en avez-vous eu vent et comment avez-vous pu enquêter ? Avez-vous subi des pressions au cours de votre enquête ? En subissez-vous parfois ? De quelles sortes ?

Je travaille avec des réseaux très solides et difficilement identifiables, ce qui agace bien l’actuelle mairie je crois. Pourvu qu’un jour je ne devienne pas gâteux et me mette à lâcher des noms d’informateur, car je crois que beaucoup tomberaient de leurs chaises ! Des pressions, des menaces de procès, j’en subis continuellement. Tout cela fait partie de la vie d’un journaliste et me laisse assez indifférent.

– Une affaire qui pour vous est révélatrice de la défiance des citoyens face à certains hommes politiques et à cette fameuse expression « Tous des voleurs » ?

Je déteste l’expression « Tous des voleurs ! » ou « Tous pourris ! », car il y a une majorité d’élus qui font bien leur travail. En revanche, existait un « système » qui se poursuit encore aujourd’hui, de passe-droits et de copinages, tout à fait inadmissible. Lorsque Steven Holl, qui était l’architecte le plus cher, s’est vu confier la conception de la Cité de l’Océan, il s’est immédiatement fait assister par un cabinet d’architectes bayonnais où travaillait… Laurent Borotra, ce qui est plus que limite. Et des histoires comme cela, j’en ai encore et encore !

– Cette affaire, votre rôle de lanceur d’alerte, a-t-elle été à l’origine de votre envie de fonder avec quelques citoyens votre association « RamDam » ? Ou en est cette association quelques mois après sa naissance ?

– Effectivement, c’est grâce à Didier Borotra que s’est créé RamDam 64-40. Peut-être devrions-nous en faire notre président d’honneur ? Dans le procès Borotra, j’ai sollicité Anticor, dont j’étais membre, pour être partie civile. Et là, courage fuyons ! Mais j’avais repéré dans l’association des citoyens remarquables, des gens de terrain qui menaient dans leurs villes, que ce soit à Ciboure, Saint-Jean-de-Luz, Urrugne, Lahonce ou Ondres, des combats édifiants. Comme nous étions d’accord sur la « nécessaire moralisation de la vie publique » mais totalement opposés politiquement, nous nous sommes laissés un an pour voir si nous arrivions à fonctionner. La réponse est clairement oui. RamDam 64-40, c’est comme une équipe de rugby, il y a des grands et des petits, des impulsifs et des réfléchis, des gens de droite et d’autres de gauche. Lors de notre première réunion publique en septembre 2018, à la maison des Associations de Biarritz, nous nous sommes retrouvés avec une vingtaine de personnes debout tant la salle était bondée. Et dans la foulée, une cinquantaine de personnes ont signé un chèque pour devenir sympathisants de l’association, ce qui montre bien qu’il y a un problème de confiance entre les citoyens et les élus. Comme je le répète à nos nouveaux adhérents : « Soyez économes de votre vindicte, il y a tellement de politiques nécessiteux ! »

– Finalement, un ancien journaliste du Canard Enchainé est incorrigible, non ? Jamais à la retraite…

Tout le monde sait ce que je pense de Veunac et Lafite. Je rêve de m’arrêter, mais tant qu’ils seront aux manettes, je les combattrai, car ils incarnent tout ce que je déteste en politique.