Mai 68 : Une génération ni égoïste, ni cupide

Ce lieu commun arrange beaucoup de monde mais ne résiste pas à l’examen. La génération soixante-huitarde ne s’est pas intéressée qu’à elle-même.

La logique de combativité sera toujours préférable à la logique de passivité.

C’est une affirmation du même acabit que celle qui doterait les Bretons de chapeaux ronds, les Marseillais d’une tchatche à toute épreuve et les Auvergnats de chardons dans les poches. Le « moutonisme » des médias, toujours prêts à reprendre les truismes d’un confrère, et le bombardement médiatique quand une idée arrange bien le gouvernement sont tels, que nombre des acteurs de mai 68 sont désormais persuadés en toute bonne foi que notre génération, par son égoïsme et sa cupidité, est responsable du marasme actuel dans lequel se retrouve la jeunesse. Mais quelle blague !

Trois images mises bout à bout ne font pas une rétrospective et on ne soulignera jamais assez l’ineptie de la plupart des émissions sur mai 68 proposées jusqu’à maintenant par presque toutes les chaînes de télévision, à l’exception de France 3 (30/4) qui en faisant parler les policiers acteurs de ces événements nous a au moins offert un éclairage inédit. Et appris au passage que le général de Gaulle était prêt à faire tirer sur la foule. Quel journaliste grand public soulignera que les revendications « hédonistes » de mai 68 ont été très marginales par rapport aux attentes politiques de ceux qui étaient dans la rue, ou que la génération de la résistance a regardé avec sympathie celle des jeunes lanceurs de pavés ?

https://jeanyvesviollier.com/2018/04/29/le-message-perdu-de-mai-68/

De la même façon, personne parmi les actuels manieurs de caméras ne semble se rappeler ou vouloir évoquer ce fossé idéologique qui s’est creusé en quelques mois, dès la fin de 68, entre les fils de bonne famille venus jeter leur gourme idéologique en même temps que quelques pavés, (C’était l’époque où CRS et frondeurs s’affrontaient en cravate !) avant de bien vite réintégrer le giron des beaux destins qui leur étaient promis par atavisme familial, et les prolos, les réprouvés, les déclassés qui se sont investis à vie dans ce mouvement idéaliste. Passez vos vacances en Ardèche ou en Lozère, et, la gorge un peu nouée, vous croiserez toujours sur les marchés, que ce soit à Joyeuse ou à Mende, ces reliquats de communautés soixante-huitardes, s’efforçant de survivre en vendant des fromages de chèvre ou des bijoux en argent. Seule évolution en cinquante ans : il y a belle lurette que les fils de famille, ceux qui criaient plus fort que les autres en incitant tout le monde à se déraciner, ont pris leurs cliques … et parfois des claques d’autres membres de la communauté, tant ils étaient insupportables !

Faites ce que je dis, pas ce que je fais !

En 1968, déjà, la presse est ciblée pour sa trop grande complaisance à l’égard du pouvoir.

Lorsque j’arrive au Centre de Formation des Journalistes, en 1973, je suis tout de suite confronté aux gauches les plus extrêmes, du maoïste grand teint à l’internationaliste convaincu et au trotskiste exemplaire, sans compter les cinquante nuances de marxistes-léninistes. Tour à tour pompiste, déménageur, figurant de théâtre, assistant cuisinier, je suis un des rares à avoir dû financer mes études, ce qui m’amène à nuancer les propos entendus et à passer « presque » pour un homme de droite, lors de nos innombrables assemblées générales. C’est aussi l’époque du premier reflux de 68, où les grands bourgeois qui avaient incité les plus jeunes à créer avec eux des communautés agricoles ou à s’installer dans les usines, découvrent que la terre est basse ou qu’on peut s’emmerder sérieusement quand on travaille à la chaîne. C’est l’époque où un Serge July, ex-prof devenu responsable du mouvement maoïste dans le Nord, décide que le journalisme est tout de même un métier plus confortable et s’installe à La Cause du peuple, avant de devenir directeur de Libération. Et tant pis pour les couillons qui l’ont écouté et qui sont obligés de rester, faute d’avoir comme lui pour financer ses caprices un papa polytechnicien et directeur d’exportation chez Ducretet-Thomson !

Même pitoyable mascarade au Centre de formation des Journalistes où les ayatollahs idéologiques les plus virulents vont connaître parfois des évolutions très surprenantes. Mon condisciple Hervé Martin était un garçon charmant mais aussi un maoïste fervent qui ne jurait que par Le Petit Livre Rouge. Je le retrouverai vingt-cinq ans plus tard au Canard enchaîné, toujours aussi charmant, mais devenu fervent libéral plutôt séduit par Sarkozy… Et capable d’écrire – dans Le Canard ! – un papier défendant la Société générale et pourfendant Jérôme Kerviel… Comme si le rôle de ce journal était d’encenser le Shérif de Nottingham face à Robin des bois !

Bien sûr, à cette époque, lors de nos débats permanents de jeunes étudiants journalistes, nous sommes tous pour la révolution la plus imminente possible, tous complètement hostiles à la répression policière (Nos discussions pendant des heures, heureusement jamais suivies d’effet, pour savoir comment on pouvait lors d’une manifestation arriver à jeter des CRS dans la Seine…), et tous totalement réfractaires à l’armée, tout juste bonne à écraser le peuple.

C’est avec une ironie teintée d’une certaine amertume que je découvrirai, au sortir de l’école, en juin 1975, ce que valent les postures idéologiques. Presque tous les garçons de ma promotion ont postulé pour la coopération militaire au titre de journaliste, pas gênés du tout à l’idée d’écrire pour les journaux de l’armée des panégyriques giscardiens sous des cieux cléments. Discutable façon de commencer à faire du journalisme en courbant l’échine ! Antigiscardien primaire, membre des comités de soldats, je ferai un choix de désobéissance qui me vaudra trois mois d’enfermement. Un événement dont je reste très fier, même si ma carrière de journaliste, m’a permis de comprendre qu’il y avait des gens respectables et foncièrement républicains dans tous les métiers.

Les « facéties » de la presse de gauche

Heureusement, dans les rédactions que je vais fréquenter à l’époque, je vais très vite retrouver un esprit de 68 dominant, avec une grande volonté de générosité et de partage. Personne n’a peur pour son emploi et c’est avec plaisir que les anciens donnent des conseils aux jeunes qui les interrogent. C’est l’époque des sociétés de rédacteurs, contre-pouvoir efficace à la hiérarchie en place du journal, mais aussi de la défense des droits des pigistes. On ne lâche rien sur rien, on se bat collectivement sur ses droits et salaires et les feuilles de paie se bonifient ! Avec tout de même, un constat intéressant : si les journaux de droite sont corrects et appliquent scrupuleusement la convention collective des journalistes, les augmentations indiciaires prévues par la loi et le respect des jours de repos dans un métier où ils sont difficiles à prendre, c’est un peu plus le Jeroboam à encre dans la presse de gauche. Comme si le fait d’être une « conscience de gauche » dispensait des obligations légales tout juste bonnes pour les « salauds » de droite !

Serge July, lors de la publication du premier numéro de « Libération ». Un patron plus que contestable.

Du côté d’Hara Kiri, le professeur Choron aurait un peu tendance à écluser au bistrot du coin les charges sociales dues aux assurances maladies et caisses de retraite, ce que les dessinateurs découvriront des années plus tard. À Libération, l’inénarrable Serge July devient le roi de l’acrobatie sociale, séduisant de jeunes héritières qui ne reverront jamais leur argent englouti dans les innombrables versions, toutes déficitaires, du quotidien ou convainquant des journalistes en poste d’accepter un licenciement tout en continuant à travailler pour le titre pendant la durée de leur indemnisation chômage. Et, bien entendu, la promesse de les réembaucher ensuite ne sera jamais tenue. Qui a dit que les pires patrons sont souvent d’anciens gauchistes ? Quant au Canard enchaîné, devenu très riche depuis les années soixante, sous la houlette de Roger Fressoz, puis de Michel Gaillard, ses directeurs successifs, il va développer un système détestable avec une absence de contrat de travail et de délégués du personnel, un salaire qui ne varie quasiment jamais et des « primes » qui au bout de dix ans d’ancienneté représentent souvent la moitié des revenus. « J’adore donner des primes », affirme avec candeur le bon fils de famille accessoirement directeur d’un journal qui se veut donneur de leçons. A-t-il seulement conscience qu’un salarié souhaite être rémunéré pour son travail et ne veut pas avoir à dire « Merci, mon bon maître » ? Comprend-il qu’un tel système ne peut que favoriser la flagornerie et le conformisme ?

La génération qui a échappé aux radars de l’histoire

C’est « Tonton » qui va involontairement complètement changer la donne avec son élection en 1981. N’imaginez surtout pas que François Mitterrand a été accueilli avec beaucoup d’enthousiasme par les anciens soixante-huitards. Si tout le monde se félicite d’avoir enfin un président de gauche, après vingt-trois d’attentes déçues, personne n’a beaucoup d’illusions sur les convictions idéologiques du brillant avocat. Seul point positif, tout comme Emmanuel Macron actuellement, il endosse le costume présidentiel avec autorité. Mais le nouvel élu se retrouve confronté à deux problèmes de taille : rassurer au plus vite le partenaire américain totalement effrayé par la présence de communistes au sein du gouvernement et rasséréner les milieux d’affaires qui auraient un peu tendance à aller visiter fréquemment la Suisse avec des valises pleines de liquide.

L’affaire Farewell, avec dans le premier rôle le colonel du KGB devenu agent double Sergueï Grigoriev, permettra à Mitterrand de donner des gages de loyauté à Reagan en l’informant du nom des taupes sévissant au sein de ses propres services secrets. Quant aux milieux d’affaire, Mitterrand, pour les amadouer va sortir de sa manche un bateleur extraordinaire qui va dédiaboliser l’argent et en faire une valeur quasi cardinale de la gauche, l’inénarrable Bernard Tapie ! Imaginez un homme capable dans un prime-time de TFI « Ambitions » d’affirmer qu’il veut « rendre le chômage illégal » et qui, dans le même temps continue à bâtir une fortune colossale en rachetant pour un franc symbolique des entreprises qu’il dépèce en licenciant les salariés. Avant de revendre très cher, les entreprises ainsi allégées.

Bernard Tapie, avec son amour assumé pour l’argent, va fasciner la gauche… Ou du moins une partie de la gauche!

Tapie, avec son idéologie douteuse et son toupet d’airain, va faire des dégâts considérables dans les esprits. Même s’il aura aussi le mérite de donner envie de créer des entreprises à des jeunes qui ne l’imaginaient même pas. Subitement le collectif a moins de poids et l’individualisme prime. Pour ceux qui enseignent dans les écoles de journalisme, en parallèle à leur carrière, le changement est stupéfiant. La nouvelle génération d’étudiants ne veut plus entendre parler de déontologie, de « clause de conscience » et autres vieilles lunes surannées, elle veut réussir des « scoops » et faire des coups et pour cela elle est prête à tout. Au Centre de Formation des Journalistes, un étudiant publiera dans Le Monde sous son nom, un papier écrit par une de ses condisciples. Démasqué, il sera sanctionné, mais combien auront fait de même impunément ? Au Canard, un autre cow-boy journalistique viendra proposer ses services. Il connait le domicile privé d’un politique de renom et se propose de le cambrioler et de nous faire parvenir tous les papiers dérobés à cette occasion dans son bureau. Il se fera éconduire vertement.

Dans les journaux, c’est le grand chambardement. Les directeurs de rédaction sont désormais placés sous la coupe d’hommes venus de la publicité ou du marketing. Ahuris, les journalistes entendent parler pour la première fois de leur existence professionnelle de publi-reportages et d’informations à ne pas passer pour ne pas nuire au commerce. Les ruades sont nombreuses, les désastres industriels multiples avec ces vendeurs de vent, mais le pli est pris et désormais de gros salaires aux compétences discutables viennent murmurer à l’oreille de journalistes complaisants ce qu’ils doivent écrire.

La lutte n’est pas encore totalement perdue, mais devient de plus en plus indécise. Affaibli par l’arrivée de jeunes journalistes qui ne croient qu’en eux-mêmes pour améliorer leur ordinaire et qui préfèrent aller mendier seuls une augmentation au lieu de passer par des luttes collectives, les anciens soixante-huitards voient impuissants les horreurs se multiplier dans les entreprises, sans pouvoir rétablir l’équilibre. Contrats précaires qui deviennent la norme, exploitation sans vergogne des plus faibles, non-respect du droit du travail, c’est le monde voulu par Tapie, Bolloré et consorts, avec la bénédiction tacite d’une génération montante qui nous déteste aussi cordialement qu’on la déteste. Mais pourquoi diable, cette génération, qui incarne une rupture politique considérable, reste-telle totalement inaperçue des radars de l’histoire ?

Grandes gueules, mais ni bourges, ni cupides, ni égoïstes…

Edwy Plenel en 1985 : une grande cohérence dans son parcours.

Heureusement, une nouvelle génération est en train de surgir qui a compris que l’aventure individuelle ne peut conduire qu’à des déboires. Depuis une dizaine d’années, les étudiants des écoles de journalisme, ce reflet des tendances de la société, s’intéressent à nouveau à la déontologie et à la responsabilité de celui qui écrit. La réussite de Mediapart, la plus belle aventure de presse de ces dernières années, est un signe plus qu’encourageant. Pourtant dirigée par l’ex-trotskiste Edwy Plenel, qui avait fait ses premières armes journalistiques à Rouge, l’entreprise est exemplaire au niveau professionnel dans le respect des droits des salariés, mais aussi impressionnante par les compétences journalistiques qu’elle abrite. Un tout petit peu moins de phraséologie d’extrême-gauche dans les articles, un peu plus d’humour même si les progrès ces derniers temps sont certains et Mediapart deviendra incontestablement le meilleur titre de la presse française. Témoin aussi des évolutions de la société, cette campagne présidentielle de 2017 où le thème de la moralisation de la vie publique a été omniprésent. Un thème un peu oublié depuis, comme le prouve l’affaire Richard Ferrand, mais qui ravit notre génération.

Une génération qui laisse dire et perd l’envie de lutter quand les journalistes répètent à l’envi que les déboires actuels de notre jeunesse sont de notre faute. Est-ce si sûr ? Oui, nous avons toujours été de grandes gueules n’éprouvant pas beaucoup de craintes à l’égard de nos hiérarchies ou des élus aux tristes pantomimes qui nous gouvernent. Oui, on nous a beaucoup entendus, contrairement à d’autres générations et ces mêmes journalistes qui nous fustigent aujourd’hui, nous ont souvent laissé la parole parce que nous étions de « bons clients » au verbe fleuri et à l’expression imagée… Mais sommes-nous devenus les affreux bourgeois que la presse se plaît à décrire ? Certes, en comparaison avec la jeune génération actuelle, nous avons très bien gagné notre vie. Mais ce n’est pas notre génération qui a été trop payée. Ce sont les générations actuelles qui sont scandaleusement exploitées.

Les violences de mai 2018 ne sont absolument pas une surprise pour notre génération.

Exemple que Macron devrait méditer : quand François Mitterrand arrive au pouvoir, il augmente immédiatement de 10% le salaire minimum. Bien évidemment, le patronat hurle à l’assassinat, avant de constater que la mesure s’avèrera indolore et relancera la consommation. Et nous ne sommes strictement pour rien dans l’écart sans cesse croissant entre les plus démunis et les patrons du CAC 40. Oui, l’impôt sur la fortune est un impôt imbécile, puisqu’il coûte presque autant qu’il ne rapporte. Mais ce cadeau de 4 milliards fait aux plus riches était-il la priorité absolue quand des familles qui travaillent dur n’arrivent plus à subvenir à leur besoin ? Notre génération a regardé sans grande surprise les images du 1er mai 2018 à Paris. Face aux violences effroyables que le gouvernement fait subir aux salariés, il n’est guère étonnant de voir de jeunes encagoulés descendre dans la rue pour tout casser. La seule surprise, c’est qu’ils aient mis si longtemps à franchir le pas…

Notre génération est-elle devenue égoïste ? Là encore, à l’exception de trois « acrobates » emblématiques à la tête d’entreprises où ils exploitent sans vergogne leurs troupes, comment ne pas rire de ce raccourci journalistique ? Nous sommes la première génération, compte-tenu de l’allongement de l’espérance de vie, à nous occuper et de nos parents et de nos enfants. Tout au long de ma carrière, ce qui m’a frappé au contraire, c’est la générosité qui continue à caractériser les enfants de 68. Dans les écoles de journalisme, nombre de profs ne se font pas payer, estimant que c’est un devoir de transmettre aux plus jeunes notre passion. Les mêmes se mettent en grève aux côtés de leurs élèves quand les frais d’inscription augmentent. Contrairement à ce qu’affirment les petits marquis du journalisme conventionnel, nous ne sommes pas devenus égoïstes avec le temps. Nous avons assisté, désolés, à une évolution de la société que nous désapprouvons et, sur le terrain, avons perdu des batailles à notre plus grand regret.

L’association RamDam 64-40 peut aussi témoigner de cette survivance de l’esprit de 68, même si certains vont sursauter en me lisant. Nous sommes six des huit fondateurs à avoir vécu les événements de mai 68. De bords politiques opposés, certains ont défilé sur les Champs-Élysées quand d’autres occupaient encore le Quartier latin. Mais, quand nous décidons de créer une association pour contribuer à la moralisation de la vie publique, quel bénéfice pouvons-nous en tirer, à part celui de prendre des coups de la part des profiteurs ordinaires qui ne font pas de bruit mais usent de la politique pour se servir ? Si cette association n’est pas la prolongation de l’esprit de 68…

Alors, oui, je suis terriblement agacé par ce que je lis et entends sur notre génération. Je n’ai vraiment pas l’impression d’avoir laissé ma part aux chiens, mais si je devais revisiter mon parcours, ce serait pour me battre encore plus et encore plus. Et si je devais transmettre un message à la génération montante qui me bluffe par son courage et sa force, malgré les infâmies qu’elle subit, ce serait osez l’insolence et la contestation, vous en deviendrez d’autant plus créatifs et en retirerez de toutes autres satisfactions que celles obtenues par la flagornerie et les bassesses. Soyez contestataires, ne cédez rien, inquiétez en permanence les pouvoirs en place, c’est de cette façon que notre société progressera et trouvera son équilibre.

Quand les tripes parlent…

Pardon, pour ces deux papiers beaucoup trop longs sur mai 68, mais les lecteurs auront compris que le sujet me tient à cœur et que je suis sincèrement scandalisé par ce que je vois et j’entends sur le sujet. Je dédie ce deuxième article à mon jeune frère, pour qui j’éprouve une immense affection, même si nos débats idéologiques sont parfois animés, et à tous mes copains de l’époque du lancer de pavés qui ont réussi à se faire « farcir » la tête à force d’entendre les lieux communs des médias. Non, vous n’êtes pas devenus des salauds et vous pouvez sans crainte vous regarder dans la glace !

 

Un bien médiocre coup de bec

Le Canard enchaîné a le droit d’être agacé par François Ruffin. Mais quel esprit de caste et quel parisianisme dans ce papier à vite oublier !

Il n’est rien de pire que les antimilitaristes qui détestent ceux qui ne marchent pas au pas. Le long portrait de la page 7 de notre hebdomadaire favori, le plus souvent signé par Anne-Sophie Mercier, consiste en principe à éclairer d’un jour nouveau une personnalité qui fait l’actualité. Intitulé « Prises de bec », ce portrait se veut caustique, décalé et anti-consensuel.

L’idée de croquer François Ruffin était donc excellente. L’homme suscite la controverse, a la réputation d’être ingérable, y compris au sein de France Insoumise, et manifeste indéniablement moins de talent comme orateur à l’Assemblée nationale que comme journaliste ou cinéaste. Mais si la caricature de Ruffin faite par le dessinateur Kiro est comme d’habitude irrésistible, le conformisme et la bien-pensance de l’article laissent pantois, car Le Canard d’habitude s’abaisse rarement à cancaner en chœur avec les confrères.

Le syndrome Aimé Jacquet

François Ruffin souffre d’une tare irrémédiable : il est d’origine picarde et le titre « Picard à Fond » comme le sous-titre « Citrouille picarde » semblent déjà laisser planer un doute bien parisien sur sa capacité à être au niveau de la représentation nationale. Dans le même style, on a connu L’Équipe de 97-98, éreintant Aimé Jacquet pour ses origines modestes et son accent forézien.

Vu de la luxueuse rue Saint-Honoré à Paris, siège du Canard, tout est simple et limpide. Si François Ruffin, dès sa sortie de l’école de journalisme, a dénoncé le formatage qu’il a subi et rédigé « Les petits soldats du journalisme », c’est à cause de son ego démesuré… D’autres y verraient simplement du courage.

Si le dernier numéro de « Fakir », l’incisif bimestriel qu’il dirige à Amiens, compte 22 des 32 pages publiées, signées ou cosignées Ruffin, c’est la démonstration de son nombrilisme implacable. Notre brave Anne-Sophie, à qui on devait préconiser dans son enfance la bibliothèque rose plutôt que la lecture d’Hara-Kiri, a sans doute oublié que Cavanna a rédigé presque seul ce mensuel pendant des années.

Et si Ruffin fait la promotion de ses livres dans son bimestriel, c’est bien la preuve de son amour de l’argent. Et quand Le Canard a évoqué un an durant l’ouvrage intitulé « Les 100 ans du Canard », c’était quoi ?

Et puis, il y a la tare irréversible : le succès de « Merci Patron ! » qui a fait « plus de 500 000 spectateurs » ce qui permet à notre trublion de ne garder que le smic sur son salaire de parlementaire. Il y aurait donc, chère Anne-Sophie, les entreprises de presse respectables, à qui le succès et le trésor de guerre qui va avec ne montent pas à la tête comme Le Canard enchaîné (où entre parenthèses, les dirigeants sont assez loin du smic) et puis les boutiquiers de province, ivres d’eux-mêmes et irresponsables, qui perdent la tête dès qu’ils ont trois ronds ?

Fille de général  et prolo ingérable

Et notre « enquêtrice » de passer sous silence la belle carrière de l’intéressé au Monde Diplomatique, ou à Acrimed, ses participations à l’émission de Daniel Mermet Là-bas si j’y suis ou son rôle très actif dans Nuit Debout. Quand on débat chaque semaine sur Direct 8 ou sur RTL, on peut effectivement se permettre ce genre d’oubli journalistique.

Dans son ire vengeresse, la fille de l’ancien chef d’état-major de l’armée de terre de Chirac ose même l’injure suprême face au fils d’un contremaître de l’usine Bonduelle : « Il est un électron libre au sein de la France Insoumise »

Peut-on rêver plus beau compliment pour un journaliste ? Mais Anne-Sophie, atavisme familial oblige, en pince visiblement davantage pour l’armée de godillots sans idées ni convictions qui peuplent les deux Chambres.

Il fut un temps, malheureusement pas si lointain, où Le Canard ne jurait que par les rebelles, les contestataires, les indisciplinés, les réfractaires, les subversifs, les espiègles, les factieux, les facétieux et autres séditieux. Et la boue qui collait aux sabots de certains ne constituait pas un obstacle pour les délicates narines élevées dans les beaux quartiers parisiens.

… Il fut un temps.

L’homme qui ne divise pas la rédaction de L’Express

À quelques semaines de Noël, si vous avez 4,50 euros qui vous gênent au fond de la poche, au lieu d’acheter L’Express, donnez-les plutôt à un SDF. Par la qualité de ses enquêtes, par sa liberté, Mediapart ne peut que réjouir les amoureux de l’information. Ce média, au modèle économique innovateur, a gagné son pari. Il est la seule réussite de la presse française sur ces dix dernières années. Mais si Edwy Plenel, le fondateur de Mediapart, est « L’homme qui divise la France », il ne divise visiblement pas la rédaction de l’Express, qui, sous couvert d’objectivité journalistique, prend un malin plaisir à recenser les scoops ratés, les excès verbaux et les amitiés suspectes de l’intéressé. Un peu de jalousie n’a jamais vraiment nui au travail journalistique.

Passez votre chemin, y’a vraiment rien à lire.

Un Canard bien chipoteur

Un Canard bien chipoteurSurtout ne plus oublier, le mercredi matin, de boucler ma ceinture de sécurité avant d’entamer la lecture du Canard enchaîné, car je vais finir par tomber de ma chaise! Le coup de communication de François Hollande, achetant pour deux milliards d’euros la future baisse des chiffres du chômage? À peine évoqué! Les 62 personnes les plus riches au monde, qui possèdent autant que les 3,5 milliards les plus pauvres? Mais ce n’est pas un sujet pour le palmipède! Qui préfère concentrer ses tirs sur… Jérôme Kerviel et défendre, oui, vous avez bien lu, la Société générale, dans son numéro daté du 20 janvier.

Décidément Le Canard évolue très curieusement, ces derniers temps. Après l’attaque en piqué contre Médiapart, qui osait réclamer la même TVA que la presse écrite, après le dézingage en règle de Claire Thiboult, la comptable de l’affaire Bettencourt qui affirmait qu’Éric Woerth avait touché des enveloppes remplies d’argent liquide, voilà donc que l’hebdomadaire qui est encore perçu comme le défenseur des faibles contre les puissants, a décidé de faire voler en éclats la défense du trader fou Jérôme Kerviel.

Hervé Martin, l’auteur du papier intitulé « La Générale n’était pas au parfum » , laisse parler, en tête de la page 8, son amour pour les petites banques méritantes, en contorsionnant allègrement les faits.

Une magistrate et une commandante de police chargées de l’enquête viennent d’exprimer leurs doutes, ce qui est tout de même assez inhabituel, mais ça ne mérite pas la moindre considération pour celui qui ne veut voir qu’une tête, celle de Daniel Bouton, le PDG de l’époque de La Générale.

Suivons donc le raisonnement pour le moins surprenant de l’auteur : la « confession » de Chantal Leiris, la procureure adjointe qui avait participé au classement de l’affaire, affirmant : »La Société générale savait. C’est évident« , n’a selon lui aucune valeur, car arrachée « pas vraiment à la loyale« . (L’auteur ne doit pas être au courant du verdict rendu par le tribunal correctionnel de Bordeaux dans l’affaire des écoutes clandestines du majordome de Liliane Bettencourt!) De même, les propos de Nathalie Le Roy, la commandante de police de la brigade financière qui a contribué à envoyer Kerviel en prison, qui a expliqué ses remords et le sentiment de s’être faite manipuler par la banque ne peuvent être pris au sérieux, puisque le juge Roger Le Loire avait conclu que ses assertions étaient fausses! La Justice qui protège la Justice, ça ne s’est jamais vu!

Et l’auteur évite bien de parler de tous les témoins extérieurs à la banque, qui confirment les propos de Kerviel, avant de laisser tomber son point de vue d’omniscient : «  C’est sur cet émouvant scénario que fonctionnent les témoignages accusateurs habilement relayés par l’avocat de Kerviel, qui sait parler aux médias »

Hervé Martin, lui, en bon attaché de presse, sait parler à l’oreille des banques. Mais que c’est triste de voir un hebdomadaire qui défendait autrefois Robin des Bois et qui devient maintenant le chantre du shérif de Nottingham!

Jean-Marie, Marine, Florian, Louis : l’aviez-vous lu comme cela?

???????????????????????????????Quel dommage que l’université française, pour aiguiser le sens critique des citoyens, ne propose pas des cours de journalisme comparé, comme il existe des cours de littérature comparée! Prenez par exemple la querelle très médiatique qui oppose le fondateur du Front national, Jean-Marie Le Pen à sa fille Marine, avec dans les seconds rôles, Florian Philippot, le conseiller, et Louis Aliot, le compagnon. Dans vos kiosques favoris, vous pouvez trouver deux excellents papiers sur le sujet. L’un dans Le Canard enchaîné intitulé « Le Front vire à l’extrême foire » et l’autre dans L’Express sous le titre  « Les dessous d’un meurtre ». Seul petit hiatus, sur le rôle de chacun des protagonistes, le récit fait par les deux hebdomadaires est… totalement contradictoire.

Aliot, l’instigateur pour L’Express

Christophe Nobili, de loin la plus belle plume du Canard, nous raconte en compagnie d’Anne-Sophie Mercier, comment le mouvement qui se voulait « le premier parti de France », le 22 mars est devenu, trois semaines plus tard, « le premier merdier de France »  et détaille le bureau exécutif houleux qui s’est tenu après l’interview du patriarche, donné à Rivarol : « Les divisions éclatent au grand jour. Marine Le Pen écoute, Louis Aliot est opposé à l’exclusion du père« .

La musique est toute autre dans L’Express, sous la plume de Denis Tuqdal : Louis Aliot n’y va pas par quatre chemins : « L’entretien de Jean-Marie Le Pen dans ce torchon antisémite est parfaitement scandaleux et nos désaccords politiques désormais irréconciliables« . Et le journaliste de préciser : « Tonton Louis, comme certains le surnomment dans la famille, a toujours eu du mal avec celui qui ne l’a jamais officiellement considéré comme son gendre ».  (Anecdote amusante que les journalistes se sont bien gardés de raconter : Jean-Marie Le Pen avait retrouvé un de ses anciens gendres dans les bras… d’un garde-républicain).

Florian Philippot, en revanche, l’autre figure marquante du Front national, n’apparait quasiment pas dans le récit de Denis Tuqdal. Tout juste est-il cité pour un tweet écrit au moment de la plus forte tension entre le père et sa fille : « La rupture politique avec Jean-Marie Le Pen est désormais totale et définitive. Sous l’impulsion de Marine Le Pen, des décisions seront prises rapidement ».

Philippot le cerveau, pour Le Canard

Pour Le Canard, en revanche, le maître d’œuvre de toute cette comédie n’est autre que Florian Philippot, qui aurait malmené Marine lors du fameux bureau exécutif : « Si tu ne vires pas Le Pen, ta présidentielle est plantée aussi! Tu dois annoncer ce soir, au journal de TF1, qu’il est exclu! Et Anne-Sophie Mercier de préciser qu’un membre de la direction, sous couvert d’anonymat, lui a confié : « La virulence de Philippot en a mis plus d’un mal à l’aise » avant de conclure dans le portrait consacré au numéro deux du Front national : « Marine Le Pen a son Patrick Buisson. Cet autre marionnettiste politique s’appelle Florian Philippot. Il a été à la manœuvre toute la semaine pour faire virer le vieux. »

Non, ça ne coule pas toujours de source…

Surtout, ne tombez pas dans le mépris définitif des journalistes, après cet exemple de violons visiblement désaccordés entre les deux hebdomadaires, qui ont pourtant, l’un et l’autre, publié un excellent papier. Vous touchez là du doigt toute la difficulté du métier, et en particulier en matière de journalisme politique, avec des « sources » rompues à la communication et championnes du billard à trois bandes. Il est clair, au sein d’un Front national soucieux de dédiabolisation, que tout le monde souhaite que le patriarche prenne de la distance et garde pour lui ses éructations racistes. Comme personne ne veut prendre la responsabilité du « meurtre », il est évident que Le Canard a été informé par un membre du clan Aliot, qui s’est chargé de savonner la planche à Florian Philippot, tandis que l’entourage du numéro deux du Front donnait des tuyaux à L’Express, tout en chargeant le camp rival. Et si on se pose la question de savoir à qui profite le crime, on notera au passage que dans les deux papiers, Marion Maréchal Le Pen apparait fort peu, alors qu’elle est visiblement la grand gagnante de cette opération, avec l’adoubement de son grand-père pour aller conquérir la région PACA.

Finalement, la parole des journalistes, même si ils sont d’une totale honnêteté intellectuelle dans l’exercice de leur métier, c’est comme la parole d’évangile : elle peut être sujette à caution.

Indigne du palmipède

Extrait-CanardQuand on a aimé quelqu’un pendant de longues années, il est toujours difficile de découvrir qu’il tourne mal. Et même si Le Canard enchaîné va avoir cent ans l’an prochain, ce n’est guère agréable de constater qu’il se laisse aller à des aigreurs injustifiées.

La lecture du numéro daté du 1er octobre avait de quoi faire tomber de sa chaise un lecteur. Le Canard n’a jamais eu le bec complaisant pour les confrères qui se laissent aller à la flagornerie et à la brosse à reluire et il a bien raison. Mais affirmer, sans la moindre preuve, sans le moindre document à montrer au lecteur, que le gouvernement s’agite auprès de Bercy pour effacer une dette fiscale de Mediapart, dirigé par Edwy Plenel « un ami de trente ans du chef de l’État« , relève du règlement de comptes et mériterait un redoublement immédiat dans n’importe quelle école de journalisme.

De la même façon, estimer que seule la presse papier devrait bénéficier d’une TVA à taux réduit de 2,1%, alors qu’elle a droit déjà à des aides nombreuses et variées comme des réductions sur les tarifs postaux et des facilités fiscales, est ahurissant de la part du donneur de leçons de la presse française. Mediapart a mené un combat justifié et respectable pour être traité comme les autres grands titres de la presse française et Le Canard aurait du se ranger à ses côtés.

Un vigoureux décodage s’impose donc.

Hervé Martin est le journaliste qui pendant des semaines et des semaines a raillé Fabrice Arfi, de Mediapart, en soutenant que Jérôme Cahuzac ne possédait pas de comptes en Suisse. Lorsque le ministre a avoué, notre enquêteur du Canard  a donc connu un grand moment de solitude journalistique. Certains seraient allés se cacher dans les roseaux de la mare, mais pas notre intéressé qui a décidé de faire palmes hautes –  » Même pas tort, même pas mal ! «  – et de profiter des circonstances pour envoyer un coup bas à Mediapart. Avec la complicité d’une rédaction en chef, très agacée d’avoir perdu 16% de ses lecteurs en 2013.

La faute à l’arrivée de la gauche au pouvoir, affirme Michel Gaillard, le directeur du journal depuis vingt-trois ans, au moment de la publication des comptes de l’hebdomadaire. La faute aussi et surtout à l’immobilisme d’une direction qui se gaussait récemment du grand âge d’Elkabbach, toujours en activité, alors que le directeur a autant d’heures de vol au compteur et que certains membres de la rédaction flirtent avec les quatre-vingts ans. Un directeur, totalement réfractaire à l’ordinateur et aux réseaux sociaux, qui travaille toujours à la pointe Bic et qui compte  les points, tandis que Mediapart, plus contemporain, plus attractif, aligne les scoops les uns derrière les autres.

Même si je n’ai guère d’estime pour l’actuelle direction du « Canard », j’ai trop aimé ce journal, où j’ai travaillé seize ans,  j’ai trop côtoyé de confrères talentueux, pour lui souhaiter le moindre mal. Il n’y aura jamais suffisamment de liberté, d’investigation et d’impertinence dans la presse française…

Mais que cet article est vilain!

Vie privée, deniers publics, presse hypocrite

Pieds lit

François Hollande est catégorique : Être président de la République, c’est le pied !

Même si la blague qui galope actuellement dans tout Paris, affirmant que Ségolène, ravie de l’affront infligé à son ex-rivale Valérie Trierweiler, distribue par brassées Closer à son entourage, peut prêter à sourire, le principe du respect de la vie privée de chacun, y compris pour le premier personnage de l’État, doit rester évidemment intangible. En définitive, peu nous importe que François Hollande passe ses nuits avec une actrice célèbre, avec Dominique Strauss-Kahn ou avec toute la troupe des Bluebell girls du Lido, du moment qu’il fait correctement son travail, qu’il n’entame pas la crédibilité de sa fonction et n’utilise pas à son profit les moyens de l’État.

Cette nouvelle incartade du président « normal« , qui nous avait promis en 2012 que, contrairement à son prédécesseur, il ne ferait pas les gros titres de la presse people, nous a valu en tout cas un bien beau numéro d’hypocrisie de la presse nationale. Ainsi donc, il y aurait d’un côté une presse voyeuriste aux mains des paparazzis et de l’autre une presse, dite sérieuse, qui ne consent à écrire sur le sujet qu’avec une pince à linge sur le nez ?  » François Hollande demande le respect de sa vie privée « , titre Le Figaro que l’on a connu plus mordant. Il est vrai que son propriétaire, Serge Dassault, suspecté de corruption à de nombreuses reprises, vient miraculeusement cette semaine d’échapper à la levée de l’immunité parlementaire. Tous les sénateurs de gauche jurent, le cœur sur la main avoir voté pour cette mesure, mais le compte n ‘y est pas et il est clair qu’il y a deux menteurs dans la bande. Même modération du côté de Libération, où Fabrice Rousselot déplore que la parution du magazine people Closer « efface un peu plus une frontière public-privé qui devrait rester étanche ». Si le directeur de Libération rendait public ses liens particulièrement privilégiés avec une des ministres du gouvernement, le lecteur lirait autrement certains articles, particulièrement déroutants pour les vieux habitués de Libé. Et défense de rire quand plusieurs hebdomadaires nationaux viennent nous expliquer que cet épisode « gaulois » va probablement faire remonter François Hollande de plusieurs points dans les sondages… Comme si le fait que « Pépère » soit encore capable d’être raide, derrière l’enveloppe mollassonne (  quinze kilos repris depuis son avènement!) allait changer quoi que ce soit au destin des licenciés de GoodYear !

La presse régionale beaucoup plus incisive

En fait, depuis quarante  ans, la presse nationale joue de la notion de respect de la vie privée en fonction de ses besoins. Prenez ce vénérable Canard enchaîné : il n’a eu aucun état d’âme à raconter comment Giscard, après avoir batifolé avec une actrice (lui aussi!) avait percuté un camion de laitier au petit matin. Il ne s’est pas gêné pour rappeler le surnom de Jacques Chirac  » Monsieur quinze minutes, douche comprise « , ou pour le montrer en photo avec quelqu’un d’autre que sa douairière, lors d’un séjour à l’île Maurice. Il n’a pas eu d’hésitation pour raconter comment Marie-Laure de Villepin, peu avant de divorcer, a giflé devant son mari une rivale lors d’une rencontre au très sélect Racing Club de France.

En revanche, de 1981 à 1995, il a strictement respecté la vie privée du président et s’est bien gardé de parler de Mazarine, la fille cachée de Mitterrand, alors qu’un château et des moyens considérables étaient mis à sa disposition… Et il n’y a que des mauvais esprits comme Karl Laske et Laurent Valdiguié pour rappeler dans Le vrai Canard, publié en 2008, que le père de l’actuel directeur de l’hebdomadaire satirique, Robert Gaillard s’est retrouvé à partager le stalag IX A avec un certain… François Mitterrand, très épargné par le volatile pendant quatorze ans !

Cette semaine, le décalage entre la presse nationale très proche du pouvoir et indulgente pour Hollande et la presse régionale, beaucoup plus sévère, a été frappant. Seule cette dernière a posé les véritables questions.

Encore une fois, Hollande peut bien papillonner avec qui il veut, c’est son problème, du moment qu’il ne fait pas Bunga bunga aux frais de l’État et ne nomme pas ses maîtresses au gouvernement, comme Silvio Berlusconi en son temps. Mais sa dernière frasque amoureuse pose la question du statut de Valérie Trierweiler. Si elle est une maîtresse parmi d’autres pourquoi des moyens considérables et du personnel sont-il mis à sa disposition à l’Élysée? François Hollande, lors des voyages officiels, ne devrait-il pas apparaître comme un homme célibataire au lieu de cautionner une mascarade ? Quel est le coût pour le contribuable de cette nouvelle liaison amoureuse avec l’actrice française, maman de deux adolescents qu’il faut sans doute désormais protéger?

François Hollande fait savoir qu’il n’évoquera pas, lors de sa conférence de presse de mardi, cette question qui, selon lui, relève de la vie privée. Il a tort et dévoie sa fonction.

Si la presse nationale, au lieu d’espérer quelques douceurs gouvernementales pour prix de sa docilité, avait un peu de cran, elle poserait ces questions qui intéressent tous les Français, ne faisant pas comme Le Journal du Dimanche, qui affirme en Une que « 77% des Français sont favorables au respect de la vie privée« … Le problème n’est pas là et, quand on pose les mauvaises questions, on on ne peut pas obtenir de bonnes réponses!

En 1997, Serge Halimi, à propos des médias trop complaisants avec le pouvoir, avait publié Les chiens de garde. Après cette semaine catastrophique pour l’image de marque des politiques, votant en douce au Sénat en faveur de Dassault, tout en se montrant incapables d’assumer leurs votes, ou prônant la rigueur pour la France sans se l’appliquer à eux-mêmes, le récent vaudeville hollandesque nous prouve que les chiens de garde de la presse parisienne sont toujours bien campés devant la niche élyséenne pour empêcher les citoyens de poser les bonnes questions. Pour combien de temps encore ?