Sans contact mais pas sans tact

Notre combat contre le virus doit passer par l’humour et une plus grande attention portée aux autres.

Adaptation nécessaire pour les adeptes de la pêche dans le Golfe de Gascogne.

Autant notre génération s’imaginait finir ses jours en se prenant une bombe atomique sur le coin du portrait, autant elle n’envisageait pas se retrouver un jour confinée en même temps que trois milliards de Terriens, jouant à chat avec un ennemi invisible et microscopique. Et s’il n’y avait ces milliers de morts, la crainte de perdre un être cher ou d’être soi-même durement éprouvé, cette période serait fascinante à observer pour les vieux soixante-huitards que nous sommes. À l’époque, nous taguions les murs avec des slogans comme « On arrête tout et on réfléchit », mais nous n’avions au fond de nous aucune envie de nous arrêter, trop occupés par nos jubilatoires activités : narguer le pouvoir, emmerder les bourgeois et faire courir des forces de l’ordre mal équipées et beaucoup moins agiles que nous. Presque cinquante ans après la publication de la bande dessinée de Gébé « L’an 01 » où le dessinateur reprenait ce slogan « On arrête tout, on réfléchit et c’est pas triste », nous voilà cette fois bien obligés de stopper la course infernale qui a souvent caractérisé nos existences et de réfléchir aux choix que nous avons faits, à ceux parmi nos proches que nous n’avons pas assez embrassés, aux modifications encore possibles de nos fins de vie. Tout cela en ne s’autorisant, quand on n’est pas directement impliqué dans l’appareil productif de l’État, qu’une seule sortie par jour nous donnant l’absurde sentiment d’être un héros quand on revient du supermarché.

L’illusoire savoir d’Internet, l’inutile rabâchage des journaux télés

Et, sans doute parce que je suis devenu un vieux con, je dois avouer ma surprise en découvrant que notre pays se compose désormais de presque soixante millions de chefs d’entreprise qui savent tous comment ensevelir la population sous les masques protecteurs, de soixante millions de chercheurs de pointe en médecine ayant un avis très tranché sur l’hydroxychloroquine, et de soixante millions de chefs d’État en puissance capables, comme au bon vieux temps du nuage de Tchernobyl, d’arrêter le virus à nos frontières.

Dans le petit village rural de mon enfance, le maréchal-ferrant n’expliquait pas au viticulteur comment lutter contre le mildiou et le cordonnier à l’éleveur comment traire ses vaches. Mais Internet, cette formidable invention qui nous permet de nous sentir reliés aux autres malgré l’isolement, est passé par là et désormais tout le monde a lu trois lignes sur le moindre sujet et se sent donc autorisé à émettre un avis définitif.

Même chose avec les journaux d’information continue qui, en dehors du Covid 19 n’ont pas grand-chose à nous raconter.  En avant donc, du matin au soir, pour des tartines de poncifs de prétendus « experts » qui alignent les approximations et créent un effet « d’anxyogénéité » permanente !

Et je n’aurais que mépris pour ces « trolls », beaucoup plus redoutables à Biarritz que le coronavirus, qui estiment que c’est toujours le moment de taper via les réseaux sociaux sur Maïder Arostéguy ou Nathalie Motsch, comme par hasard les deux têtes de liste féminines aux élections municipales à Biarritz… Ou comment masquer sa haine des femmes derrière un alibi politique.

Positif et discipliné, une obligation morale

Est-ce le vieux con ou l’ancien joueur de rugby qui parle ? Il ne nous serait jamais venu à l’idée de contester la stratégie du capitaine de l’équipe pendant notre match du dimanche. Au mieux, on l’évoquait le soir ou le lendemain de la défaite, après le coup de sifflet final. « Nous sommes en guerre » a dit le président Macron et au vu de la situation dans les hôpitaux, on ne peut que lui donner raison. Ce n’est plus le moment de gloser sur l’absence de tel ou tel produit, sur les raisons qui ont entraîné une pénurie. « À la guerre comme à la guerre » dit l’adage. Nous devons nous débrouiller avec ce que nous avons, nos atouts et nos faiblesses et, sans tomber dans le patriotisme bêlant, nous devons nous interdire pour le moment les propos qui divisent, les polémiques qui font perdre du temps. Sans parler des imbéciles qui volent des respirateurs ou fustigent les infirmières en leur demandant de décamper. À notre modeste niveau, nous devons nous interroger sans cesse, par égard pour ceux qui sont au front, sur ce que nous pouvons faire pour notre pays, mais aussi pour notre ville, pour le quartier où nous habitons, pour les plus défavorisés qui nous entourent. Et surtout, essayer de rire de tout, car cela donne des rides et des cheveux blancs aux vilains virus envahisseurs. Quand la crise sera passée, nous aurons tout le temps voulu pour  regarder en détail si notre gouvernement ou notre maire miraculeusement prolongé ont bien ou mal agi.

Cultiver les petits bonheurs

En attendant, contentons-nous des petits bonheurs du quotidien. Au lieu de vous angoisser sur ce qui peut vous arriver, lisez L’Équipe ou écoutez France Bleu Pays basque. Le quotidien sportif n’a plus la moindre compétition sportive à se mettre sous la dent, mais avec ses 550 collaborateurs, il réussit à offrir tous les jours aux lecteurs des pages érudites et intéressantes qui nous font oublier notre situation. Même volonté d’embellir le quotidien chez nos amis de France Bleu qui plus que jamais cherchent à mettre en valeur le côté joyeux et optimiste des gens du Sud-Ouest. À une auditrice qui s’inquiète pour son magnolia dévoré par les cochenilles, le spécialiste maison du jardinage, explique longuement comment faire fuir les bestioles avant de conclure, théâtral, « Et avec ça, votre magnolia, il sera pété de rire ! » Suite à ce grand moment de bonheur radiophonique, c’est promis, dès la fin du confinement, je pars à la recherche des magnolias qui rigolent le soir au fond du jardin.

Surtout ne pas oublier

Cette période est fascinante à observer, car elle permet de découvrir sous un jour nouveau ceux que nous avons côtoyés auparavant sans trop y prêter attention. Le quartier Saint-Martin n’a qu’une boulangerie, Le Fournil de la Baleine, ainsi qu’un dépôt de pain Le Café de la Baleine, les deux établissements appartenant à la même famille. Sans prévenir, et sans doute à cause de la peur que nous éprouvons tous, le couple propriétaire des deux établissements a décidé de tirer le rideau le 20 mars dernier, obligeant les habitants du quartier à aller chercher le pain à plus d’un kilomètre, à La Négresse ou au centre-ville. La loi n’interdit pas une telle attitude. Mais les consommateurs que nous sommes n’oublieront pas et, une fois la vie normale revenue, continueront, je l’espère, à aller acheter leur pain chez ceux qui ont poursuivi leur mission pendant les périodes difficiles. Et tant pis pour ceux qui ont fui !

. Le Fournil de la Baleine a réouvert ses portes le 2 avril. 

L’Équipe ne manque pas de toupet

Publier le numéro célébrant le sacre des Bleus en 1998, quand on sait ce qui s’est passé avant, il fallait oser !
Une Equipe 1998

Le numéro daté du 13 juillet où le directeur de l’époque, Jérôme Bureau, bat sa coulpe.

David Garcia, dans « La face cachée de L’Équipe » a très bien raconté l’atmosphère qui régnait au sein de la rédaction en ce dimanche 12 juillet 1998, alors que la France venait de remporter pour la première fois de son histoire la Coupe du Monde de football : joie soigneusement dissimulée des journalistes, pour la plupart authentiques amoureux du sport, et ambiance de crise du côté de la rédaction en chef où tous affichent des têtes d’enterrement. Le quotidien sportif a tapé pendant deux ans sur Jacquet, avec des titres d’éditoriaux comme « Mourir d’Aimé » ou « Le retour des nuls ». Pire, le sélectionneur a été attaqué sur son physique et sur son accent forézien, suite à des consignes orales du service marketing dès 1996, Jacquet n’étant jugé par le grand manitou de l’époque Paul Roussel ni « sexy » ni « vendeur ». Docile, le directeur de la rédaction Jérôme Bureau avait donc estimé que « Jacquet n’était pas l’homme de la situation », « un brave type qui émet des soupirs » mais pas « un leader qui donne un vrai souffle ».

Les amoureux du foot se souviennent sans doute d’Aimé Jacquet s’emparant du micro, dès le coup de sifflet final pour affirmer : « Jamais je ne pardonnerai ! », ajoutant même à destination de son entourage : « Je n’ai jamais frappé personne, mais un jour je cognerai Ejnès », le porte-plume de service, auteur des éditoriaux vengeurs. Ce soir-là, Jérôme Bureau, proposera sa démission, refusée pour ne pas donner l’impression de céder aux diktats des vainqueurs, mais acceptée peu après. Et Ejnès croupira longtemps dans un de ces placards dorés que les rédactions savent inventer.

La vérité oblige à dire, vingt ans après, que Jacquet a tenu parole malgré toutes les tentatives de réconciliation opérées par des amis des deux camps. « Les vainqueurs réécrivent toujours l’histoire » constatait il y a peu un politique local à propos du Biarritz Olympique (Un jour peut-être, les langues se délieront et les supporters comprendront à quel point ils se sont faits promener !) Et les vaincus tentent de faire oublier leurs erreurs par un excès de zèle.

S’il y a un journal qui aurait dû faire discret sur le mondial 1998, c’est bien L’Équipe. Au lieu de cela, le quotidien réédite son numéro de lendemain de victoire, en augmentant son prix habituel de 70 centimes. Toute honte bue.