Genevoix pas ce qu’il fait là

Il suffit de relire « Ceux de 14 » de Maurice Genevoix, écrivain sympathique mais secondaire, pour comprendre que sa « panthéonisation » relève du caprice présidentiel.

Les carnets de guerre du lieutenant Genevoix, 25 ans à l’époque, sont infiniment respectables mais ne sont pas un chef d’œuvre littéraire.

Encore un drame provoqué par Wikipedia, cette encyclopédie du savoir superficiel ! J’imagine très bien les conseillers présidentiels, pressés par le temps et en panne d’imagination à l’approche des cérémonies de commémoration du 11 novembre 1918, rechercher sur l’encyclopédie en ligne qui pourrait bien faire l’affaire. Il faut dire que les écrivains français qui ont eu le bon goût de ne pas se faire tuer lors de la grande guerre ne sont pas légion. Maurice Genevoix s’est contenté d’être grièvement blessé aux Eparges en 1915. Et comme il a regroupé sous le titre « Ceux de 14 » les cinq récits de guerre qu’il a rédigés pendant sa longue convalescence, les élites qui nous gouvernent se sont dits qu’il ferait parfaitement l’affaire car personne, pas même les journalistes qui en parleront, ne s’avisera de le relire. En route donc pour le Panthéon !

Mes deux grands-pères n’avaient rien en commun sauf d’avoir fait la guerre, le premier y ayant même laissé une jambe, et de détester Maurice Genevoix et Roland Dorgelès, les chantres de ce qu’ils qualifiaient l’héroïsme à la française, tandis qu’ils se reconnaissaient complètement dans « À l’ouest, rien de nouveau » de l’allemand Erich Maria Remarque, pamphlet impitoyable contre la stupidité de la guerre et la bêtise des galonnés.

Miracle des bibliothèques en ligne, pour moins de dix euros on peut obtenir en quelques secondes « Ceux de 14 » et juger par soi-même au lieu de se contenter de l’avis des autres. Maurice Genevoix a 24 ans quand il part au front. Issu de Normale Sup’, il est lieutenant et note son quotidien dans ses carnets. Les observations sont fines et l’on pressent le futur écrivain. Maurice Genevoix ne travestit pas la réalité, n’hésite pas à parler des morts en train de se décomposer à quelques mètres de sa patrouille, ce qui lui vaudra d’être censuré lors de sa première publication. Mais le ton est « va-t-en guerre » et le jeune lieutenant, souvent très content de lui, ne manifeste pas une empathie extraordinaire pour ses hommes, racontant comment il leur a botté les fesses pour les empêcher de fuir, et n’hésitant pas à en faire des tonnes dans l’héroïsme primaire : « C’est la bataille acharnée vers laquelle nous marchons, et qui halète, là, de l’autre côté de cette crête que nous allons franchir. Allons-y, dépêchons-nous. Il faut que nous nous y lancions tout de suite, au plein tumulte, parmi les balles qui filent raide et qui frappent. C’est nécessaire »

On n’est vraiment pas loin de la propagande de l’époque qui voulait que les balles allemandes ne traversent pas les casques des poilus : « Nous avons accroché, mordu, blessé ! oh, qu’il coule, ce sang boche, jusqu’à ce que toute leur force s’en soit en allée d’eux ».

Des réflexions sur la stupidité de la guerre ou l’inanité des ordres reçus ? Pas la moindre de la part de ce jeune homme qui se contente de raconter, avec une certaine acuité, son quotidien de poilu. Comme on dirait aujourd’hui, c’est un jeune homme qui est « dans le système » et qui s’en trouve bien. Et qui, à l’évidence, pour tous ceux qui prendront la peine d’ouvrir « Ceux de 14 » n’est pas encore un écrivain, ce qu’il deviendra par la suite avec de charmants romans naturalistes comme « Raboliot » qui lui vaudra le prix Goncourt en 1925.

Vous l’avez compris, je n’ai strictement rien contre l’écrivain Maurice Genevoix, mais, si le Panthéon est toujours le lieu qui accueille les grands hommes de la nation, difficile de ne pas penser qu’il y a maldonne. Emmanuel Macron, qui a évoqué sa grand-mère lui lisant des pages de Maurice Genevoix, le reconnaît d’ailleurs à mi-mots en affirmant qu’il rend ainsi hommage « à tous ceux de 14-18 ».

Désolé, mais le Panthéon vaut mieux qu’un plan comm’ et un caprice présidentiel, un de plus.