Journalisme de combat plutôt que de constat

En voulant mettre à mal Edwy Plenel, le journaliste Laurent Huberson rate son coup et réussit à nous faire apprécier encore plus le patron de Mediapart.

Rien ne me met de meilleure humeur que le sournois qui laisse délibérément traîner un râteau dans son jardin, en espérant qu’un distrait marchera dessus, et qui, l’oubliant, finit par se le prendre dans les dents. Sous couvert d’objectivité, celle qui permet au journaliste conformiste de cautionner toutes les décisions gouvernementales ou municipales et de s’assurer une existence tranquille, cette deuxième enquête consacrée à Edwy Plenel, par le journaliste de Public Sénat Laurent Huberson, est d’une grande fourberie.

Passé l’inévitable paragraphe sur le père anticolonialiste et les débuts d’Edwy Plenel à Rouge sous la signature de Joseph Krasny, ce qui permet à l’auteur de s’interroger sur ce qui reste de trotskiste chez le Edwy Plenel d’aujourd’hui, Laurent Huberson, ignorant qu’un miroir a toujours deux faces, s’acharne à ne scruter que le côté qui l’arrange. Si Plenel est passé par Le Matin de Paris avant d’entrer au Monde en 1980, c’est parce qu’un arrivisme forcené l’anime. C’est pour cette raison qu’il se précipite sur la rubrique « police », alors disponible, afin de publier ses premières enquêtes. Bien entendu, l’idée que la passion du journalisme ait aussi pu animer Plenel, ne semble même pas lui traverser l’esprit. Ce n’est qu’à regret que l’auteur consent à reconnaître que c’est sous le duumvirat Colombani, Plenel que Le Monde a réussi ses meilleures ventes.

Un scoop, comme un diamant, a besoin d’être poli

Laurent Huberson détaille ensuite les scoops de Plenel, en pointant du doigt avec une maniaquerie d’instituteur les imperfections, révisions et approximations. Des centaines de confrères se satisferaient d’avoir réussi le dixième de ce qu’a publié Plenel, mais le journaliste de « Public Sénat » détaille toutes les « erreurs » du patron de Mediapart et les moments où il n’avait pas toutes les cartes en main en publiant. Comme si un diamant sortait parfaitement poli d’une mine d’Afrique du Sud ! Comme si le scoop devait être parfait et irréprochable dès sa première parution et non peaufiné et amélioré par les apports successifs des enquêteurs. Mais il est vrai qu’à Public Sénat, le dernier qui a vu un scoop de près ne doit pas être très jeune.

Vous l’avez compris, ce « Edwy Plenel. Coups, intrigues, réseaux : enquête sur un journaliste controversé » est un livre plus que contestable. Mais paradoxalement, comme le fourbe qui va faire rire tout le monde en se prenant son râteau en pleine poire, chacun peut y trouver son bonheur. Ceux qui détestent Plenel y dénicheront de nouveaux arguments. Quant à ceux qui estiment que Mediapart est actuellement le meilleur support d’information en France, ils en sortiront vivifiés.

Je suis loin, très loin, d’être d’accord avec tout ce qu’écrit Plenel, mais comment ne pas partager sa vision du journalisme, si loin des ennuyeux robinets d’eau tiède qui nous sont servis chaque jour : « Il pratique un journalisme de soupçon. Celui de considérer que la vérité n’est pas dans ce qui est montré, dans l’observation des faits. Mais qu’elle est cachée, le plus souvent volontairement, et se niche derrière les apparences. »

Et Laurent Huberson, inconscient de l’involontaire couronne de lauriers qu’il tresse au patron de Mediapart, de poursuivre : « Il est dans le rapport de force, dans l’idée que l’information ne sort pas d’elle -même. Il faut aller la débusquer, quitte à bousculer ce qui est établi, installé. Il faut déranger, « porter la plume dans la plaie ». C’est un journalisme de divulgation, voire de dénonciation qui privilégie l’information trouvée à l’information donnée. »

C’est la définition même du journalisme quand il ne se contente pas de relayer les communiqués officiels.  Voilà pourquoi Plenel et Mediapart méritent un grand coup de chapeau.

« Edwy Plenel. Coups, intrigues, réseaux : enquête sur un journaliste controversé », Laurent Huberson, éditions Plon, 432 pages, 19,90 €.

 

 

 

 

Mai 68 : Une génération ni égoïste, ni cupide

Ce lieu commun arrange beaucoup de monde mais ne résiste pas à l’examen. La génération soixante-huitarde ne s’est pas intéressée qu’à elle-même.

La logique de combativité sera toujours préférable à la logique de passivité.

C’est une affirmation du même acabit que celle qui doterait les Bretons de chapeaux ronds, les Marseillais d’une tchatche à toute épreuve et les Auvergnats de chardons dans les poches. Le « moutonisme » des médias, toujours prêts à reprendre les truismes d’un confrère, et le bombardement médiatique quand une idée arrange bien le gouvernement sont tels, que nombre des acteurs de mai 68 sont désormais persuadés en toute bonne foi que notre génération, par son égoïsme et sa cupidité, est responsable du marasme actuel dans lequel se retrouve la jeunesse. Mais quelle blague !

Trois images mises bout à bout ne font pas une rétrospective et on ne soulignera jamais assez l’ineptie de la plupart des émissions sur mai 68 proposées jusqu’à maintenant par presque toutes les chaînes de télévision, à l’exception de France 3 (30/4) qui en faisant parler les policiers acteurs de ces événements nous a au moins offert un éclairage inédit. Et appris au passage que le général de Gaulle était prêt à faire tirer sur la foule. Quel journaliste grand public soulignera que les revendications « hédonistes » de mai 68 ont été très marginales par rapport aux attentes politiques de ceux qui étaient dans la rue, ou que la génération de la résistance a regardé avec sympathie celle des jeunes lanceurs de pavés ?

https://jeanyvesviollier.com/2018/04/29/le-message-perdu-de-mai-68/

De la même façon, personne parmi les actuels manieurs de caméras ne semble se rappeler ou vouloir évoquer ce fossé idéologique qui s’est creusé en quelques mois, dès la fin de 68, entre les fils de bonne famille venus jeter leur gourme idéologique en même temps que quelques pavés, (C’était l’époque où CRS et frondeurs s’affrontaient en cravate !) avant de bien vite réintégrer le giron des beaux destins qui leur étaient promis par atavisme familial, et les prolos, les réprouvés, les déclassés qui se sont investis à vie dans ce mouvement idéaliste. Passez vos vacances en Ardèche ou en Lozère, et, la gorge un peu nouée, vous croiserez toujours sur les marchés, que ce soit à Joyeuse ou à Mende, ces reliquats de communautés soixante-huitardes, s’efforçant de survivre en vendant des fromages de chèvre ou des bijoux en argent. Seule évolution en cinquante ans : il y a belle lurette que les fils de famille, ceux qui criaient plus fort que les autres en incitant tout le monde à se déraciner, ont pris leurs cliques … et parfois des claques d’autres membres de la communauté, tant ils étaient insupportables !

Faites ce que je dis, pas ce que je fais !

En 1968, déjà, la presse est ciblée pour sa trop grande complaisance à l’égard du pouvoir.

Lorsque j’arrive au Centre de Formation des Journalistes, en 1973, je suis tout de suite confronté aux gauches les plus extrêmes, du maoïste grand teint à l’internationaliste convaincu et au trotskiste exemplaire, sans compter les cinquante nuances de marxistes-léninistes. Tour à tour pompiste, déménageur, figurant de théâtre, assistant cuisinier, je suis un des rares à avoir dû financer mes études, ce qui m’amène à nuancer les propos entendus et à passer « presque » pour un homme de droite, lors de nos innombrables assemblées générales. C’est aussi l’époque du premier reflux de 68, où les grands bourgeois qui avaient incité les plus jeunes à créer avec eux des communautés agricoles ou à s’installer dans les usines, découvrent que la terre est basse ou qu’on peut s’emmerder sérieusement quand on travaille à la chaîne. C’est l’époque où un Serge July, ex-prof devenu responsable du mouvement maoïste dans le Nord, décide que le journalisme est tout de même un métier plus confortable et s’installe à La Cause du peuple, avant de devenir directeur de Libération. Et tant pis pour les couillons qui l’ont écouté et qui sont obligés de rester, faute d’avoir comme lui pour financer ses caprices un papa polytechnicien et directeur d’exportation chez Ducretet-Thomson !

Même pitoyable mascarade au Centre de formation des Journalistes où les ayatollahs idéologiques les plus virulents vont connaître parfois des évolutions très surprenantes. Mon condisciple Hervé Martin était un garçon charmant mais aussi un maoïste fervent qui ne jurait que par Le Petit Livre Rouge. Je le retrouverai vingt-cinq ans plus tard au Canard enchaîné, toujours aussi charmant, mais devenu fervent libéral plutôt séduit par Sarkozy… Et capable d’écrire – dans Le Canard ! – un papier défendant la Société générale et pourfendant Jérôme Kerviel… Comme si le rôle de ce journal était d’encenser le Shérif de Nottingham face à Robin des bois !

Bien sûr, à cette époque, lors de nos débats permanents de jeunes étudiants journalistes, nous sommes tous pour la révolution la plus imminente possible, tous complètement hostiles à la répression policière (Nos discussions pendant des heures, heureusement jamais suivies d’effet, pour savoir comment on pouvait lors d’une manifestation arriver à jeter des CRS dans la Seine…), et tous totalement réfractaires à l’armée, tout juste bonne à écraser le peuple.

C’est avec une ironie teintée d’une certaine amertume que je découvrirai, au sortir de l’école, en juin 1975, ce que valent les postures idéologiques. Presque tous les garçons de ma promotion ont postulé pour la coopération militaire au titre de journaliste, pas gênés du tout à l’idée d’écrire pour les journaux de l’armée des panégyriques giscardiens sous des cieux cléments. Discutable façon de commencer à faire du journalisme en courbant l’échine ! Antigiscardien primaire, membre des comités de soldats, je ferai un choix de désobéissance qui me vaudra trois mois d’enfermement. Un événement dont je reste très fier, même si ma carrière de journaliste, m’a permis de comprendre qu’il y avait des gens respectables et foncièrement républicains dans tous les métiers.

Les « facéties » de la presse de gauche

Heureusement, dans les rédactions que je vais fréquenter à l’époque, je vais très vite retrouver un esprit de 68 dominant, avec une grande volonté de générosité et de partage. Personne n’a peur pour son emploi et c’est avec plaisir que les anciens donnent des conseils aux jeunes qui les interrogent. C’est l’époque des sociétés de rédacteurs, contre-pouvoir efficace à la hiérarchie en place du journal, mais aussi de la défense des droits des pigistes. On ne lâche rien sur rien, on se bat collectivement sur ses droits et salaires et les feuilles de paie se bonifient ! Avec tout de même, un constat intéressant : si les journaux de droite sont corrects et appliquent scrupuleusement la convention collective des journalistes, les augmentations indiciaires prévues par la loi et le respect des jours de repos dans un métier où ils sont difficiles à prendre, c’est un peu plus le Jeroboam à encre dans la presse de gauche. Comme si le fait d’être une « conscience de gauche » dispensait des obligations légales tout juste bonnes pour les « salauds » de droite !

Serge July, lors de la publication du premier numéro de « Libération ». Un patron plus que contestable.

Du côté d’Hara Kiri, le professeur Choron aurait un peu tendance à écluser au bistrot du coin les charges sociales dues aux assurances maladies et caisses de retraite, ce que les dessinateurs découvriront des années plus tard. À Libération, l’inénarrable Serge July devient le roi de l’acrobatie sociale, séduisant de jeunes héritières qui ne reverront jamais leur argent englouti dans les innombrables versions, toutes déficitaires, du quotidien ou convainquant des journalistes en poste d’accepter un licenciement tout en continuant à travailler pour le titre pendant la durée de leur indemnisation chômage. Et, bien entendu, la promesse de les réembaucher ensuite ne sera jamais tenue. Qui a dit que les pires patrons sont souvent d’anciens gauchistes ? Quant au Canard enchaîné, devenu très riche depuis les années soixante, sous la houlette de Roger Fressoz, puis de Michel Gaillard, ses directeurs successifs, il va développer un système détestable avec une absence de contrat de travail et de délégués du personnel, un salaire qui ne varie quasiment jamais et des « primes » qui au bout de dix ans d’ancienneté représentent souvent la moitié des revenus. « J’adore donner des primes », affirme avec candeur le bon fils de famille accessoirement directeur d’un journal qui se veut donneur de leçons. A-t-il seulement conscience qu’un salarié souhaite être rémunéré pour son travail et ne veut pas avoir à dire « Merci, mon bon maître » ? Comprend-il qu’un tel système ne peut que favoriser la flagornerie et le conformisme ?

La génération qui a échappé aux radars de l’histoire

C’est « Tonton » qui va involontairement complètement changer la donne avec son élection en 1981. N’imaginez surtout pas que François Mitterrand a été accueilli avec beaucoup d’enthousiasme par les anciens soixante-huitards. Si tout le monde se félicite d’avoir enfin un président de gauche, après vingt-trois d’attentes déçues, personne n’a beaucoup d’illusions sur les convictions idéologiques du brillant avocat. Seul point positif, tout comme Emmanuel Macron actuellement, il endosse le costume présidentiel avec autorité. Mais le nouvel élu se retrouve confronté à deux problèmes de taille : rassurer au plus vite le partenaire américain totalement effrayé par la présence de communistes au sein du gouvernement et rasséréner les milieux d’affaires qui auraient un peu tendance à aller visiter fréquemment la Suisse avec des valises pleines de liquide.

L’affaire Farewell, avec dans le premier rôle le colonel du KGB devenu agent double Sergueï Grigoriev, permettra à Mitterrand de donner des gages de loyauté à Reagan en l’informant du nom des taupes sévissant au sein de ses propres services secrets. Quant aux milieux d’affaire, Mitterrand, pour les amadouer va sortir de sa manche un bateleur extraordinaire qui va dédiaboliser l’argent et en faire une valeur quasi cardinale de la gauche, l’inénarrable Bernard Tapie ! Imaginez un homme capable dans un prime-time de TFI « Ambitions » d’affirmer qu’il veut « rendre le chômage illégal » et qui, dans le même temps continue à bâtir une fortune colossale en rachetant pour un franc symbolique des entreprises qu’il dépèce en licenciant les salariés. Avant de revendre très cher, les entreprises ainsi allégées.

Bernard Tapie, avec son amour assumé pour l’argent, va fasciner la gauche… Ou du moins une partie de la gauche!

Tapie, avec son idéologie douteuse et son toupet d’airain, va faire des dégâts considérables dans les esprits. Même s’il aura aussi le mérite de donner envie de créer des entreprises à des jeunes qui ne l’imaginaient même pas. Subitement le collectif a moins de poids et l’individualisme prime. Pour ceux qui enseignent dans les écoles de journalisme, en parallèle à leur carrière, le changement est stupéfiant. La nouvelle génération d’étudiants ne veut plus entendre parler de déontologie, de « clause de conscience » et autres vieilles lunes surannées, elle veut réussir des « scoops » et faire des coups et pour cela elle est prête à tout. Au Centre de Formation des Journalistes, un étudiant publiera dans Le Monde sous son nom, un papier écrit par une de ses condisciples. Démasqué, il sera sanctionné, mais combien auront fait de même impunément ? Au Canard, un autre cow-boy journalistique viendra proposer ses services. Il connait le domicile privé d’un politique de renom et se propose de le cambrioler et de nous faire parvenir tous les papiers dérobés à cette occasion dans son bureau. Il se fera éconduire vertement.

Dans les journaux, c’est le grand chambardement. Les directeurs de rédaction sont désormais placés sous la coupe d’hommes venus de la publicité ou du marketing. Ahuris, les journalistes entendent parler pour la première fois de leur existence professionnelle de publi-reportages et d’informations à ne pas passer pour ne pas nuire au commerce. Les ruades sont nombreuses, les désastres industriels multiples avec ces vendeurs de vent, mais le pli est pris et désormais de gros salaires aux compétences discutables viennent murmurer à l’oreille de journalistes complaisants ce qu’ils doivent écrire.

La lutte n’est pas encore totalement perdue, mais devient de plus en plus indécise. Affaibli par l’arrivée de jeunes journalistes qui ne croient qu’en eux-mêmes pour améliorer leur ordinaire et qui préfèrent aller mendier seuls une augmentation au lieu de passer par des luttes collectives, les anciens soixante-huitards voient impuissants les horreurs se multiplier dans les entreprises, sans pouvoir rétablir l’équilibre. Contrats précaires qui deviennent la norme, exploitation sans vergogne des plus faibles, non-respect du droit du travail, c’est le monde voulu par Tapie, Bolloré et consorts, avec la bénédiction tacite d’une génération montante qui nous déteste aussi cordialement qu’on la déteste. Mais pourquoi diable, cette génération, qui incarne une rupture politique considérable, reste-telle totalement inaperçue des radars de l’histoire ?

Grandes gueules, mais ni bourges, ni cupides, ni égoïstes…

Edwy Plenel en 1985 : une grande cohérence dans son parcours.

Heureusement, une nouvelle génération est en train de surgir qui a compris que l’aventure individuelle ne peut conduire qu’à des déboires. Depuis une dizaine d’années, les étudiants des écoles de journalisme, ce reflet des tendances de la société, s’intéressent à nouveau à la déontologie et à la responsabilité de celui qui écrit. La réussite de Mediapart, la plus belle aventure de presse de ces dernières années, est un signe plus qu’encourageant. Pourtant dirigée par l’ex-trotskiste Edwy Plenel, qui avait fait ses premières armes journalistiques à Rouge, l’entreprise est exemplaire au niveau professionnel dans le respect des droits des salariés, mais aussi impressionnante par les compétences journalistiques qu’elle abrite. Un tout petit peu moins de phraséologie d’extrême-gauche dans les articles, un peu plus d’humour même si les progrès ces derniers temps sont certains et Mediapart deviendra incontestablement le meilleur titre de la presse française. Témoin aussi des évolutions de la société, cette campagne présidentielle de 2017 où le thème de la moralisation de la vie publique a été omniprésent. Un thème un peu oublié depuis, comme le prouve l’affaire Richard Ferrand, mais qui ravit notre génération.

Une génération qui laisse dire et perd l’envie de lutter quand les journalistes répètent à l’envi que les déboires actuels de notre jeunesse sont de notre faute. Est-ce si sûr ? Oui, nous avons toujours été de grandes gueules n’éprouvant pas beaucoup de craintes à l’égard de nos hiérarchies ou des élus aux tristes pantomimes qui nous gouvernent. Oui, on nous a beaucoup entendus, contrairement à d’autres générations et ces mêmes journalistes qui nous fustigent aujourd’hui, nous ont souvent laissé la parole parce que nous étions de « bons clients » au verbe fleuri et à l’expression imagée… Mais sommes-nous devenus les affreux bourgeois que la presse se plaît à décrire ? Certes, en comparaison avec la jeune génération actuelle, nous avons très bien gagné notre vie. Mais ce n’est pas notre génération qui a été trop payée. Ce sont les générations actuelles qui sont scandaleusement exploitées.

Les violences de mai 2018 ne sont absolument pas une surprise pour notre génération.

Exemple que Macron devrait méditer : quand François Mitterrand arrive au pouvoir, il augmente immédiatement de 10% le salaire minimum. Bien évidemment, le patronat hurle à l’assassinat, avant de constater que la mesure s’avèrera indolore et relancera la consommation. Et nous ne sommes strictement pour rien dans l’écart sans cesse croissant entre les plus démunis et les patrons du CAC 40. Oui, l’impôt sur la fortune est un impôt imbécile, puisqu’il coûte presque autant qu’il ne rapporte. Mais ce cadeau de 4 milliards fait aux plus riches était-il la priorité absolue quand des familles qui travaillent dur n’arrivent plus à subvenir à leur besoin ? Notre génération a regardé sans grande surprise les images du 1er mai 2018 à Paris. Face aux violences effroyables que le gouvernement fait subir aux salariés, il n’est guère étonnant de voir de jeunes encagoulés descendre dans la rue pour tout casser. La seule surprise, c’est qu’ils aient mis si longtemps à franchir le pas…

Notre génération est-elle devenue égoïste ? Là encore, à l’exception de trois « acrobates » emblématiques à la tête d’entreprises où ils exploitent sans vergogne leurs troupes, comment ne pas rire de ce raccourci journalistique ? Nous sommes la première génération, compte-tenu de l’allongement de l’espérance de vie, à nous occuper et de nos parents et de nos enfants. Tout au long de ma carrière, ce qui m’a frappé au contraire, c’est la générosité qui continue à caractériser les enfants de 68. Dans les écoles de journalisme, nombre de profs ne se font pas payer, estimant que c’est un devoir de transmettre aux plus jeunes notre passion. Les mêmes se mettent en grève aux côtés de leurs élèves quand les frais d’inscription augmentent. Contrairement à ce qu’affirment les petits marquis du journalisme conventionnel, nous ne sommes pas devenus égoïstes avec le temps. Nous avons assisté, désolés, à une évolution de la société que nous désapprouvons et, sur le terrain, avons perdu des batailles à notre plus grand regret.

L’association RamDam 64-40 peut aussi témoigner de cette survivance de l’esprit de 68, même si certains vont sursauter en me lisant. Nous sommes six des huit fondateurs à avoir vécu les événements de mai 68. De bords politiques opposés, certains ont défilé sur les Champs-Élysées quand d’autres occupaient encore le Quartier latin. Mais, quand nous décidons de créer une association pour contribuer à la moralisation de la vie publique, quel bénéfice pouvons-nous en tirer, à part celui de prendre des coups de la part des profiteurs ordinaires qui ne font pas de bruit mais usent de la politique pour se servir ? Si cette association n’est pas la prolongation de l’esprit de 68…

Alors, oui, je suis terriblement agacé par ce que je lis et entends sur notre génération. Je n’ai vraiment pas l’impression d’avoir laissé ma part aux chiens, mais si je devais revisiter mon parcours, ce serait pour me battre encore plus et encore plus. Et si je devais transmettre un message à la génération montante qui me bluffe par son courage et sa force, malgré les infâmies qu’elle subit, ce serait osez l’insolence et la contestation, vous en deviendrez d’autant plus créatifs et en retirerez de toutes autres satisfactions que celles obtenues par la flagornerie et les bassesses. Soyez contestataires, ne cédez rien, inquiétez en permanence les pouvoirs en place, c’est de cette façon que notre société progressera et trouvera son équilibre.

Quand les tripes parlent…

Pardon, pour ces deux papiers beaucoup trop longs sur mai 68, mais les lecteurs auront compris que le sujet me tient à cœur et que je suis sincèrement scandalisé par ce que je vois et j’entends sur le sujet. Je dédie ce deuxième article à mon jeune frère, pour qui j’éprouve une immense affection, même si nos débats idéologiques sont parfois animés, et à tous mes copains de l’époque du lancer de pavés qui ont réussi à se faire « farcir » la tête à force d’entendre les lieux communs des médias. Non, vous n’êtes pas devenus des salauds et vous pouvez sans crainte vous regarder dans la glace !

 

Un bien médiocre coup de bec

Le Canard enchaîné a le droit d’être agacé par François Ruffin. Mais quel esprit de caste et quel parisianisme dans ce papier à vite oublier !

Il n’est rien de pire que les antimilitaristes qui détestent ceux qui ne marchent pas au pas. Le long portrait de la page 7 de notre hebdomadaire favori, le plus souvent signé par Anne-Sophie Mercier, consiste en principe à éclairer d’un jour nouveau une personnalité qui fait l’actualité. Intitulé « Prises de bec », ce portrait se veut caustique, décalé et anti-consensuel.

L’idée de croquer François Ruffin était donc excellente. L’homme suscite la controverse, a la réputation d’être ingérable, y compris au sein de France Insoumise, et manifeste indéniablement moins de talent comme orateur à l’Assemblée nationale que comme journaliste ou cinéaste. Mais si la caricature de Ruffin faite par le dessinateur Kiro est comme d’habitude irrésistible, le conformisme et la bien-pensance de l’article laissent pantois, car Le Canard d’habitude s’abaisse rarement à cancaner en chœur avec les confrères.

Le syndrome Aimé Jacquet

François Ruffin souffre d’une tare irrémédiable : il est d’origine picarde et le titre « Picard à Fond » comme le sous-titre « Citrouille picarde » semblent déjà laisser planer un doute bien parisien sur sa capacité à être au niveau de la représentation nationale. Dans le même style, on a connu L’Équipe de 97-98, éreintant Aimé Jacquet pour ses origines modestes et son accent forézien.

Vu de la luxueuse rue Saint-Honoré à Paris, siège du Canard, tout est simple et limpide. Si François Ruffin, dès sa sortie de l’école de journalisme, a dénoncé le formatage qu’il a subi et rédigé « Les petits soldats du journalisme », c’est à cause de son ego démesuré… D’autres y verraient simplement du courage.

Si le dernier numéro de « Fakir », l’incisif bimestriel qu’il dirige à Amiens, compte 22 des 32 pages publiées, signées ou cosignées Ruffin, c’est la démonstration de son nombrilisme implacable. Notre brave Anne-Sophie, à qui on devait préconiser dans son enfance la bibliothèque rose plutôt que la lecture d’Hara-Kiri, a sans doute oublié que Cavanna a rédigé presque seul ce mensuel pendant des années.

Et si Ruffin fait la promotion de ses livres dans son bimestriel, c’est bien la preuve de son amour de l’argent. Et quand Le Canard a évoqué un an durant l’ouvrage intitulé « Les 100 ans du Canard », c’était quoi ?

Et puis, il y a la tare irréversible : le succès de « Merci Patron ! » qui a fait « plus de 500 000 spectateurs » ce qui permet à notre trublion de ne garder que le smic sur son salaire de parlementaire. Il y aurait donc, chère Anne-Sophie, les entreprises de presse respectables, à qui le succès et le trésor de guerre qui va avec ne montent pas à la tête comme Le Canard enchaîné (où entre parenthèses, les dirigeants sont assez loin du smic) et puis les boutiquiers de province, ivres d’eux-mêmes et irresponsables, qui perdent la tête dès qu’ils ont trois ronds ?

Fille de général  et prolo ingérable

Et notre « enquêtrice » de passer sous silence la belle carrière de l’intéressé au Monde Diplomatique, ou à Acrimed, ses participations à l’émission de Daniel Mermet Là-bas si j’y suis ou son rôle très actif dans Nuit Debout. Quand on débat chaque semaine sur Direct 8 ou sur RTL, on peut effectivement se permettre ce genre d’oubli journalistique.

Dans son ire vengeresse, la fille de l’ancien chef d’état-major de l’armée de terre de Chirac ose même l’injure suprême face au fils d’un contremaître de l’usine Bonduelle : « Il est un électron libre au sein de la France Insoumise »

Peut-on rêver plus beau compliment pour un journaliste ? Mais Anne-Sophie, atavisme familial oblige, en pince visiblement davantage pour l’armée de godillots sans idées ni convictions qui peuplent les deux Chambres.

Il fut un temps, malheureusement pas si lointain, où Le Canard ne jurait que par les rebelles, les contestataires, les indisciplinés, les réfractaires, les subversifs, les espiègles, les factieux, les facétieux et autres séditieux. Et la boue qui collait aux sabots de certains ne constituait pas un obstacle pour les délicates narines élevées dans les beaux quartiers parisiens.

… Il fut un temps.

L’homme qui ne divise pas la rédaction de L’Express

À quelques semaines de Noël, si vous avez 4,50 euros qui vous gênent au fond de la poche, au lieu d’acheter L’Express, donnez-les plutôt à un SDF. Par la qualité de ses enquêtes, par sa liberté, Mediapart ne peut que réjouir les amoureux de l’information. Ce média, au modèle économique innovateur, a gagné son pari. Il est la seule réussite de la presse française sur ces dix dernières années. Mais si Edwy Plenel, le fondateur de Mediapart, est « L’homme qui divise la France », il ne divise visiblement pas la rédaction de l’Express, qui, sous couvert d’objectivité journalistique, prend un malin plaisir à recenser les scoops ratés, les excès verbaux et les amitiés suspectes de l’intéressé. Un peu de jalousie n’a jamais vraiment nui au travail journalistique.

Passez votre chemin, y’a vraiment rien à lire.

Indigne du palmipède

Extrait-CanardQuand on a aimé quelqu’un pendant de longues années, il est toujours difficile de découvrir qu’il tourne mal. Et même si Le Canard enchaîné va avoir cent ans l’an prochain, ce n’est guère agréable de constater qu’il se laisse aller à des aigreurs injustifiées.

La lecture du numéro daté du 1er octobre avait de quoi faire tomber de sa chaise un lecteur. Le Canard n’a jamais eu le bec complaisant pour les confrères qui se laissent aller à la flagornerie et à la brosse à reluire et il a bien raison. Mais affirmer, sans la moindre preuve, sans le moindre document à montrer au lecteur, que le gouvernement s’agite auprès de Bercy pour effacer une dette fiscale de Mediapart, dirigé par Edwy Plenel « un ami de trente ans du chef de l’État« , relève du règlement de comptes et mériterait un redoublement immédiat dans n’importe quelle école de journalisme.

De la même façon, estimer que seule la presse papier devrait bénéficier d’une TVA à taux réduit de 2,1%, alors qu’elle a droit déjà à des aides nombreuses et variées comme des réductions sur les tarifs postaux et des facilités fiscales, est ahurissant de la part du donneur de leçons de la presse française. Mediapart a mené un combat justifié et respectable pour être traité comme les autres grands titres de la presse française et Le Canard aurait du se ranger à ses côtés.

Un vigoureux décodage s’impose donc.

Hervé Martin est le journaliste qui pendant des semaines et des semaines a raillé Fabrice Arfi, de Mediapart, en soutenant que Jérôme Cahuzac ne possédait pas de comptes en Suisse. Lorsque le ministre a avoué, notre enquêteur du Canard  a donc connu un grand moment de solitude journalistique. Certains seraient allés se cacher dans les roseaux de la mare, mais pas notre intéressé qui a décidé de faire palmes hautes –  » Même pas tort, même pas mal ! «  – et de profiter des circonstances pour envoyer un coup bas à Mediapart. Avec la complicité d’une rédaction en chef, très agacée d’avoir perdu 16% de ses lecteurs en 2013.

La faute à l’arrivée de la gauche au pouvoir, affirme Michel Gaillard, le directeur du journal depuis vingt-trois ans, au moment de la publication des comptes de l’hebdomadaire. La faute aussi et surtout à l’immobilisme d’une direction qui se gaussait récemment du grand âge d’Elkabbach, toujours en activité, alors que le directeur a autant d’heures de vol au compteur et que certains membres de la rédaction flirtent avec les quatre-vingts ans. Un directeur, totalement réfractaire à l’ordinateur et aux réseaux sociaux, qui travaille toujours à la pointe Bic et qui compte  les points, tandis que Mediapart, plus contemporain, plus attractif, aligne les scoops les uns derrière les autres.

Même si je n’ai guère d’estime pour l’actuelle direction du « Canard », j’ai trop aimé ce journal, où j’ai travaillé seize ans,  j’ai trop côtoyé de confrères talentueux, pour lui souhaiter le moindre mal. Il n’y aura jamais suffisamment de liberté, d’investigation et d’impertinence dans la presse française…

Mais que cet article est vilain!