Dubo, Dubon, Du Boni !

Olivier de Baillenx a eu l’excellente idée de raconter le retour au rugby d’André Boniface, après la mort de son frère Guy. Passionnant.

« Personne ne vous oblige à jouer. Mais, si vous le faites, ce ne doit pas être à moitié. Car le rugby est un supplément à la vie. » Seul un seigneur du jeu de rugby, un monstre d’exigence comme André Boniface, pouvait se permettre un tel propos, confié sans la moindre forfanterie au journaliste de L’Équipe Denis Lalanne. Tous les passionnés de rugby connaissent la saga des frères Boniface, la volonté obtuse des sélectionneurs de les séparer en équipe de France, et le décès tragique de Guy, le 1er janvier 1968. Mais la plupart ont oublié, le retour au rugby, et donc à la vie, d’André Boniface après presque deux années de trou noir.

Dévasté par le chagrin, André Boniface ne veut plus voir personne, ne va plus au Stade et ne regarde plus les matches. C’est Michel Crauste, dit « Le Mongol » qui toque un jour de l’hiver 1969 à sa porte et s’invite à boire le café. Et puis, négligemment, le troisième ligne lourdais va allumer le téléviseur précisément à l’heure d’un match du Tournoi des V Nations de l’époque. André Boniface ne pipera mot, mais laissera faire.

En fait, le complot est en marche et peu après les jeunes joueurs du Stade Montois, supplient André Boniface de venir les entraîner. Tous savent ce qui les attend, car, au temps de sa splendeur rugbystique, il était un des seuls joueurs de l’élite à aller courir tous les jours. André renaude un peu mais a le sentiment que Guy aurait applaudi des deux mains cette décision. Boniface met en place trois entraînements par semaine, les lundis, mercredis et vendredis, une folie dans le monde du rugby amateur d’alors. Enthousiasmés par le jeu qu’il préconise, les jeunes en redemandent. « D’abord, il a fallu que je retrouve mes chaussures, que je retrouve un survêtement, que je retrouve l’envie, raconte André. Pour les premiers entraînements, je ne me déshabillais pas dans les vestiaires parce qu’il y avait une place à côté de la mienne que j’aurais voulu garder et voir occupée. Quand j’étais joueur, mon enthousiasme était parfois exagéré en raison des freins qui pouvaient nous être mis pour attaquer. L’envie était bridée par l’entraîneur qui donnait des ordres au demi de mêlée afin de ne pas me transmettre le ballon à partir de telle zone de jeu. Tout cela était d’une grande hypocrisie. Quand j’ai commencé à entraîner ces jeunes rugbymen, je leur ai donné la liberté du jeu. Une liberté totale de faire ce qu’ils voulaient. »

Les débuts sont difficiles pour des Montois habitués à un cadre strict. Mais André Boniface préconise d’attaquer, encore et toujours. En décembre 69, Pierre Castaignède, l’ouvreur habituel et le père de Thomas, se blesse. André Boniface, 35 ans, hésite et, à la demande de ses coéquipiers, accepte de conduite l’attaque. Il promet que c’est pour un match, alors qu’il va jouer pendant trois ans.

Au point qu’il va même bluffer ses adversaires comme le prestigieux arrière du XV de France et du Stade toulousain, Pierre Villepreux, un spécialiste de l’offensive qui préconisait d’attaquer dès le couloir des vestiaires : « Chapeau à Boniface. Ce qu’il leur fait faire, ce n’est pas croyable. Il ferait attaquer des morts ! »

C’est cet extraordinaire renouveau du Stade Montois, raconté par ceux qui ont eu la chance d’être entraînés et de jouer aux côtés d’André Boniface qui nous est détaillé dans « Boni’70 ». Ce rugby des années 70, où le Dubonnet, rouge ou blanc, était un apéritif apprécié et pas seulement pour son slogan « Dubo, Dubon, Dubonnet ! », où le poids moyen des avants était de 85 kilos et où les joueurs de rugby préféraient la politique des petits pas de côté à celle des petits tas, en vigueur désormais dans le Top 14. Quel plaisir de revivre avec « Boni’70 » ce rugby libre et insouciant, si loin du jeu cadenassé et stéréotypé que nous subissons actuellement !

« Boni’70. Un printemps de rugby », Olivier de Baillenx, éditions Atlantica, 310 pages, 22 €.

Moncla, le preux chevalier de notre enfance

moncla-01Lorsque il chargeait ballon sous le bras et tête haute, le plus souvent flanqué de son fidèle commensal Michel Crauste, le modeste téléviseur familial nous semblait soudain prendre des couleurs et nos héros habituels, Zorro ou Thierry la fronde, faisaient alors bien pâle figure à côté de cet aristocrate du ballon ovale. C’était l’époque où les joueurs internationaux en tournée obtenaient comme pécule de quoi envoyer une carte postale avec son timbre à leur famille, mais « ce que l’on reçoit à l’âge de vingt ans en termes de rencontres humaines, d’expériences sociales nouvelles, est bien plus précieux que toutes les enveloppes. Partout, aujourd’hui dans les grands clubs, il faudrait faire échec à la trivialité, élever le gamin dans l’honneur de porter la même cravate que les anciens ».

Un discours que pourraient tenir bien des vieux cons du rugby actuel, mais qui correspond profondément aux valeurs humaines d’un homme formé à l’école des électriciens de Gurcy, avant de devenir moniteur au moment même où il jouait pour le Racing Club de France. Handicapé par son « anglais de palombière », ce natif de la vallée d’Ossau sera de la mythique tournée de 1958, sous les ordres de Lucien Mias et jouera un rôle majeur dans la victoire historique contre les monstrueux Sud-Africains. Mais plus que le rugby pratiqué, ce qui marquera François Moncla c’est l’apartheid et la façon dont les hommes noirs sont traités : « J’en étais arrivé à signer des autographes qu’aux Noirs et pas aux Blancs, tellement j’étais furieux de les voir faire ». Cégétiste, sympathisant communiste, François Moncla prendra même un malin plaisir avec ses coéquipiers, à se faire photographier en tirant des pousse-pousse avec des autochtones noirs sur le siège arrière.

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En compagnie d’Olivier Dartigolles, rencontre avec une lectrice au Stade Piquessary de Boucau.

Capitaine de l’équipe de France après Mias et jusqu’en 1961, champion de France avec Pau en 1964, François Moncla, contrairement à tant de rugbymen qui après avoir pratiqué le sport le plus collectif du monde virent à droite, ne cessera de s’engager pour défendre la cause des plus défavorisés. Et le gamin facétieux de 84 ans ressurgit lorsqu’il raconte l’huissier récemment venu perturber un piquet de grève et sorti manu militari en battant des ailes comme un pantin désarticulé. Des histoires qui l’intéressent visiblement beaucoup plus que le top 14 actuel, même s’il va encore au Stade du Hameau à Pau.

Porte-parole du PCF, Olivier Dartigolles était donc tout à fait indiqué pour rédiger avec un joli brin de plume cette biographie succulente quoiqu’un peu succincte, qui se termine sur ce constat très lucide de l’ancien troisième ligne : « La société a changé, le rugby a changé, mais l’une comme l’autre sont mis à mal par des principes qui ne sont pas les miens. Je ne suis pas nostalgique mais il n’y aura de solutions que dans un développement harmonieux pour les hommes et pour le vivre-ensemble. J’ai confiance. »

Moncla, un grand monsieur ? Non, un seigneur !

« François Moncla, récits de vie et d’ovalie, Olivier Dartigolles, les éditions Arcane 17, 80 pages, 10 €.