Le côté ouvert de Richard cœur d’Ovalion

Le journaliste de L’Équipe Richard Escot anime aussi le blog « Côté ouvert » où il partage sa passion du rugby avec ses lecteurs en ouvrant son carnet d’adresses.

En pleine conversation avec Pierre Villepreux.

Si la générosité est la qualité première du rugby, alors Richard Escot a tout d’un grand Monsieur de la planète ovale. Recruté en 1985 à L’Équipe, Richard a été le rayon de soleil d’une rédaction qui se cantonnait trop souvent à son sport favori sans chercher à savoir ce qui se passait ailleurs. Comme les autres, Richard était capable de parler du matin au soir de rugby, mais son côté ouvert à tout l’amenait aussi à s’intéresser à la littérature, à la peinture, à la vie publique. Pas étonnant que cet attaquant racé qui était l’animateur offensif du XV de la presse au poste de premier centre se soit lancé dans une aventure journalistique étonnante, à l’heure où tant d’autres confrères se contentent de débiter leurs oracles sur papier imprimé sans chercher à en savoir plus sur leurs lecteurs.

Quand L’Équipe demande à une douzaine de ses journalistes les plus chevronnés en 2011 de rédiger des blogs pour créer une plus grande proximité avec ses lecteurs, Richard Escot saute sur l’occasion et lance « Côté ouvert », un titre qui convient à merveille à cet amoureux des grands espaces et des grands lecteurs. Las, cinq ans plus tard, « Côté Ouvert » est le seul blog à avoir une audience conséquente et L’Équipe décide de fermer le robinet à finances.

http://coteouvert.blogspot.com/

Pour ne pas décevoir tous les lecteurs qui commentent avec passion chacun de ses posts, Richard décide donc de continuer bénévolement ce blog. Mieux, il profite d’une demi-finale à Bordeaux pour organiser une rencontre avec ses plus ardents fidèles. Et « le club des quinconces », ainsi nommé en souvenir de cette première rencontre, opte pour un week-end annuel chaque année avec une personnalité invitée par Richard. « Se parler à travers un blog c’est bien, mais il fallait aussi passer à la vraie vie », raconte Richard.

Clair et limpide, Joël Jutge a laissé toute l’assistance sous le charme.

Depuis, les lecteurs fidèles sont devenus des amis. Après le technicien Éric Laylavoix en 2017 et Pierre Villepreux en 2018, c’est Joël Jutge qui est venu expliquer, cette année à Uzerche, les évolutions des règles du rugby, depuis la proposition d’une idée jusqu’à son application en championnat. L’ancien demi de mêlée de Cahors, devenu un grand monsieur de l’arbitrage, s’apprête à disputer sa cinquième Coupe du monde au Japon en tant que sélectionneur des arbitres européens après avoir été arbitre en 2003 et 2007, membre du staff tricolore en 2011 et à la tête de la commission arbitrale de World Rugby en 2015. Une carrière prestigieuse qui ne surprend aucun des participants à cette réunion privilégiée tant l’homme a du charisme et montre un talent pédagogique certain.

Christian Badin en pleine action, avec la soucoupe à sucres en guise de ballon.

Christian Badin, l’ancien centre international de Brive, et Pierre Villepreux, venus en voisins et amis n’hésitent pas à se lever et à mimer des situations de jeu pour mieux comprendre les explications de l’arbitre, tandis que le demi de mêlée reprend le dessus et mime avec une tasse à sucre figurant le ballon et une table représentant les pieds du dernier joueur les possibilités qu’offre le règlement.

Joël Jutge à son tour passe à l’action.

Tout le monde découvre qu’il faut quatre ans entre l’idée et la mise en application d’une règle, le temps qu’elle soit testée par des équipes de jeunes. La sécurité des joueurs et la priorité à l’attaque demeurent les préoccupations principales et – noblesse oblige ! – les Néo-zélandais restent les principaux fournisseurs de propositions, tandis que les Français sont plutôt en retrait dans ce domaine.

Sachant que le rugby est un sport où l’invention est permanente et où le règlement ne fait que courir après les « innovations » des joueurs et entraîneurs, Joël Jutge a proposé au groupe de se retrouver après la Coupe du Monde pour décrypter, vidéos à l’appui, les nouveautés du jeu apparues à l’occasion de cette Coupe du Monde au Japon. Et, surprise, il ne s’en est pas trouvé un seul ou une seule, que ce soit Lulure, Pom, Snaileater, Pimprenelle, Le Gé, François, Sergio, Tautor, Christian, Pipiou, Georges ou Philippe pour refuser aussi belle proposition. Pas plus qu’il ne s’en est trouvé un seul pour mal se tenir à table ensuite ou renauder devant les bouteilles apportées par chacun.

Rugby, quand tu nous tiens…

 

 

 

Dubo, Dubon, Du Boni !

Olivier de Baillenx a eu l’excellente idée de raconter le retour au rugby d’André Boniface, après la mort de son frère Guy. Passionnant.

« Personne ne vous oblige à jouer. Mais, si vous le faites, ce ne doit pas être à moitié. Car le rugby est un supplément à la vie. » Seul un seigneur du jeu de rugby, un monstre d’exigence comme André Boniface, pouvait se permettre un tel propos, confié sans la moindre forfanterie au journaliste de L’Équipe Denis Lalanne. Tous les passionnés de rugby connaissent la saga des frères Boniface, la volonté obtuse des sélectionneurs de les séparer en équipe de France, et le décès tragique de Guy, le 1er janvier 1968. Mais la plupart ont oublié, le retour au rugby, et donc à la vie, d’André Boniface après presque deux années de trou noir.

Dévasté par le chagrin, André Boniface ne veut plus voir personne, ne va plus au Stade et ne regarde plus les matches. C’est Michel Crauste, dit « Le Mongol » qui toque un jour de l’hiver 1969 à sa porte et s’invite à boire le café. Et puis, négligemment, le troisième ligne lourdais va allumer le téléviseur précisément à l’heure d’un match du Tournoi des V Nations de l’époque. André Boniface ne pipera mot, mais laissera faire.

En fait, le complot est en marche et peu après les jeunes joueurs du Stade Montois, supplient André Boniface de venir les entraîner. Tous savent ce qui les attend, car, au temps de sa splendeur rugbystique, il était un des seuls joueurs de l’élite à aller courir tous les jours. André renaude un peu mais a le sentiment que Guy aurait applaudi des deux mains cette décision. Boniface met en place trois entraînements par semaine, les lundis, mercredis et vendredis, une folie dans le monde du rugby amateur d’alors. Enthousiasmés par le jeu qu’il préconise, les jeunes en redemandent. « D’abord, il a fallu que je retrouve mes chaussures, que je retrouve un survêtement, que je retrouve l’envie, raconte André. Pour les premiers entraînements, je ne me déshabillais pas dans les vestiaires parce qu’il y avait une place à côté de la mienne que j’aurais voulu garder et voir occupée. Quand j’étais joueur, mon enthousiasme était parfois exagéré en raison des freins qui pouvaient nous être mis pour attaquer. L’envie était bridée par l’entraîneur qui donnait des ordres au demi de mêlée afin de ne pas me transmettre le ballon à partir de telle zone de jeu. Tout cela était d’une grande hypocrisie. Quand j’ai commencé à entraîner ces jeunes rugbymen, je leur ai donné la liberté du jeu. Une liberté totale de faire ce qu’ils voulaient. »

Les débuts sont difficiles pour des Montois habitués à un cadre strict. Mais André Boniface préconise d’attaquer, encore et toujours. En décembre 69, Pierre Castaignède, l’ouvreur habituel et le père de Thomas, se blesse. André Boniface, 35 ans, hésite et, à la demande de ses coéquipiers, accepte de conduite l’attaque. Il promet que c’est pour un match, alors qu’il va jouer pendant trois ans.

Au point qu’il va même bluffer ses adversaires comme le prestigieux arrière du XV de France et du Stade toulousain, Pierre Villepreux, un spécialiste de l’offensive qui préconisait d’attaquer dès le couloir des vestiaires : « Chapeau à Boniface. Ce qu’il leur fait faire, ce n’est pas croyable. Il ferait attaquer des morts ! »

C’est cet extraordinaire renouveau du Stade Montois, raconté par ceux qui ont eu la chance d’être entraînés et de jouer aux côtés d’André Boniface qui nous est détaillé dans « Boni’70 ». Ce rugby des années 70, où le Dubonnet, rouge ou blanc, était un apéritif apprécié et pas seulement pour son slogan « Dubo, Dubon, Dubonnet ! », où le poids moyen des avants était de 85 kilos et où les joueurs de rugby préféraient la politique des petits pas de côté à celle des petits tas, en vigueur désormais dans le Top 14. Quel plaisir de revivre avec « Boni’70 » ce rugby libre et insouciant, si loin du jeu cadenassé et stéréotypé que nous subissons actuellement !

« Boni’70. Un printemps de rugby », Olivier de Baillenx, éditions Atlantica, 310 pages, 22 €.