Se faire tirer dessus et fermer sa gueule…

Ce ne sont pas François Fillon ou Jérôme Cahuzac qui vous diront le contraire, l’argent rend dingue. Dans notre angélisme, on pensait juste qu’un journal de copains, qui vivotait péniblement jusqu’en 2014, avant de connaître une renommée mondiale suite aux assassinats commis par les frères Kouachi, pouvait échapper à cet engrenage fatal. On savait que c’était tendu à Charlie hebdo, mais on mettait cela sur le compte du traumatisme vécu. Et puis Marie Bordet et Laurent Telo, deux solides confrères de la presse nationale, viennent nous souffleter au visage et nous raconter un véritable hold-up commencé… « Le jour d’après ».

On se souvient tous de la sidération des Français, de ce pigeon facétieux déposant sa fiente sur le costume de Hollande à l’occasion de la grande marche, des panonceaux « Je suis Charlie », de l’oraison funèbre de Luz à Charb en l’église de Pontoise « Qu’est-ce qu’on s’est bien enculés ! » Et puis comme toujours, l’actualité passe à autre chose et les survivants et les blessés, loin des caméras, se répètent inlassablement les événements du jour tragique en tentant de refaire un journal, malgré tous les absents.

Une DRH et une communicante à Charlie !

Première surprise pour ces miraculés, l’arrivée de l’ex-communicante de DSK, Anne Hommel. « Elle met en place une adresse mail unique qui centralise toutes les demandes d’interviews. C’est pratique, mais c’est aussi le moyen idéal de tout contrôler. (…) Aucun des Charlie n’est joignable sans passer par le filtre Hommel. Elle décide qui parle et à quel média ». Voilà les grandes gueules Patrick Pelloux ou Zineb El Rhazoui définitivement muselées ! Et puis comme on ne recule devant aucun sacrifice dans ce qui était, il y a peu encore une famille, une directrice des ressources humaines, Marika Bret, ex-copine de Charb, est nommée. Dans un journal de vingt salariés, ce qui doit constituer une sorte de record du monde !

Laurent Léger qui a eu la vie sauve en se jetant au sol lors de la fusillade comprend le danger. Il demande que l’ensemble de la rédaction devienne actionnaire du journal pour pouvoir participer aux décisions à prendre. Il se fait sèchement rabrouer par Riss le nouveau directeur de la rédaction, de retour de l’hôpital, qui aura cette réponse pleine de poésie : « Allez-vous faire foutre ! » Pendant ce temps, les blessés qui séjournent encore à l’hôpital, Lançon, Fieschi et Nicolino, s’étonnent de ne recevoir aucune visite de leur direction. Celle-ci est trop occupée à verrouiller son pouvoir pour perdre son temps à des futilités.

Riss prend l’oseille

Michel et Denise Charbonnier, les parents de Charb, qui détiennent 40% des actions du titre, cèdent en douce leurs parts à la direction. C’en est fini pour les contestataires qui ont juste eu le plaisir de se faire tirer dessus dans le cadre de leurs fonctions : « Pendant que [la direction] serinait qu’il fallait laisser les parents de Charb tranquilles, donner du temps au temps, attendre l’été pour ouvrir les négociations, les parts de Charb étaient achetées pour un montant inconnu. » Colère de la rédaction qui découvre que le directeur et son adjoint n’ont pas déboursé un euro personnel : « Cette opération s’est déroulée sans que Riss ni Éric Portheault aient à débourser un centime. C’est la société éditrice qui a payé les parts de la famille de Charb. La participation des deux hommes a mécaniquement augmenté. Elle passe de 40 à 70% pour Riss et de 20 à 30% pour Éric Portheault. Le tour est joué ».

Un tour d’autant plus discutable que c’est le trésor de guerre qui a servi à financer ce coup de force. Le numéro spécial d’après attentat devait venir en aide aux familles des victimes. Mais sur les trente millions d’euros récoltés, seuls quatre seront distribués à ceux qui ont perdu un proche, malgré les promesses de l’époque. Et le reste va gentiment grossir le magot de Charlie, et de ses deux actionnaires.

Le mot de la fin à Patrick Pelloux, le médiatique médecin urgentiste qui a décidé de s’éloigner, écœuré par ce qu’il a vu : « Un journal qui prône l’alter-mondialisme ne peut pas se retrouver entre les mains de deux actionnaires. C’est comme si des militants végétariens bouffaient des entrecôtes ! »… Ou comme si Cahuzac devenait le Premier ministre de Fillon pour mieux nous faire la morale.

« Charlie hebdo, le jour d’après », Marie Bordet et Laurent Telo, éditions Fayard, 288 pages, 19 €.

Lire aussi sur Charlie hebdo : https://jeanyvesviollier.com/2016/02/24/hold-up-reussi-a-charlie/

Hier Londoniens, aujourd’hui Parisiens

Charlie hebdo« Rire. Boire. Manger. Danser. Chanter. Sourire. Écouter de la musique. Se promener. S’engueuler, S’aimer. Dormir. Baiser. Caresser. Protéger. Dire. Regarder. Débattre. Jouer. Respirer. Lire. Écrire. Apprendre. Sortir. Aller au cinéma. Choisir. Se cultiver. Râler. Embrasser. Toucher. Dessiner. Raconter. Partager. Critiquer. Fumer. Parler. Draguer. Divertir. Penser. Se gratter le cul (ou le nez). Déconner. Charrier. Vibrer. Rêver. S’émerveiller. Se distraire. Être en retard. Pardonner. Aimer… Vivre…

NE RIEN CÉDER SUR NOS LIBERTÉS »

S’il est un journal à même de nous faire réfléchir sur les attentats, c’est bien Charlie Hebdo, qui a réussi aujourd’hui un numéro tout à fait remarquable, à l’image de la couverture et du texte de la dessinatrice Coco, celle-là même qui avait été contrainte d’ouvrir aux terroristes venus tuer Charb et ses copains.

Et pas un mot non plus à changer dans l’éditorial du rédacteur en chef Riss, gravement blessé à l’épaule  le 7 janvier dernier : « Du sang et des larmes, prophétisait Churchill. Nous y sommes. Sans s’en apercevoir, les Parisiens de 2015 sont un peu devenus des Londoniens de 1940, déterminés à ne pas céder, ni à la peur ni à la résignation, quoiqu’il leur arrive sur le coin de la figure ».

Et  le même de conclure : « Les seuls qui ont intérêt à voir les Français s’entredéchirer, ce sont les terroristes. Ils n’attendent que ça, de voir la haine s’emparer des citoyens français, comme elle s’est emparée de leurs petites cervelles« .

Onze mois après les attentats de Charlie Hebdo, notre pays affiche des progrès très nets et c’est tant mieux. Nous avons tous conscience désormais que nous ne sommes qu’au début d’une longue série d’horreurs. Résister, c’est aller vers l’autre, chercher à le comprendre, éviter les mots qui blessent et qui divisent. Résister, c’est percevoir que notre société multiculturelle est une chance. Résister, c’est répéter sur tous les tons que la laïcité c’est la liberté de pratiquer librement sa religion sans imposer ses vues à l’autre. Alors que l’on est frappé d’entendre beaucoup moins de raccourcis, d’approximations et d’amalgames qu’en janvier dernier, il est réjouissant de voir qu’une vielle dame, interviewée par hasard lors d’un micro-trottoir de BFM va trouver les mots justes.

Danielle, militante des droits de l’homme de 77 ans, laisse parler son cœur et la toile s’enflamme : « C’est très important de voir, plusieurs fois, le livre d’Hemingway « Paris est une fête » parce que nous sommes une civilisation, très ancienne, et nous porterons au plus haut nos valeurs. Nous fraterniserons avec les 5 millions de musulmans qui exercent leur religion librement et gentiment, et nous nous battrons contre les 10 000 barbares qui tuent, soi-disant au nom d’Allah. »

Une belle façon de faire un pied de nez à Nadine Morano et ses grotesques élucubrations sur la race blanche!