Trois petits anges égarés au tribunal

 

Accusés d’avoir favorisé la sœur du maire, les trois élus dacquois ont fait un grand numéro au tribunal correctionnel de Bayonne. Une affaire qui rappelle celle de Sophie Borotra travaillant pour papa à la Cité de l’Océan.

De gauche à droite, André Drouin, adjoint aux Finances, Élisabeth Bonjean, actuelle maire de Dax et Gabriel Bellocq, maire de Dax au moment des faits.

Rien n’est plus touchant qu’un élu cherchant à convaincre le tribunal de sa bonne foi. Gabriel Bellocq, maire de Dax au moment des faits : « J’étais dans le décisionnel pas dans l’opérationnel » Sous-entendu, j’étais maire mais je ne savais pas ce qui se passait à l’Office de Tourisme. Élisabeth Bonjean, première adjointe à l’époque, devenue maire en 2016 : « J’étais en Nouvelle-Zélande à l’époque des faits. J’ai vaguement su que ma sœur postulait pour une mission à l’Office de Tourisme et ne m’en suis pas inquiétée plus que cela ». André Drouin, chargé des Finances, et supérieur direct de la directrice de l’Office de Tourisme : « Personne n’a dit que c’était sa sœur, mais personne ne l’a caché » Encore un élu spécialiste en sémantique et désinvolture publique !

Car, derrière les belles déclarations d’intention, les faits sont têtus. Revenue de Loire-Atlantique pour s’installer au Pays Basque, Joelle Burgau de la Tullaye, sœur d’Elisabeth Bonjean, avait crée une société d’import-export de produits australiens, nommé « Naturabilis ». Le chiffre d’affaires de cette société parle de lui-même. 1700 euros annuels en 2011, 16 000 euros en 2012 et 17 000 euros en 2013, années où un miraculeux contrat  de 25 916 euros hors taxes avec l’Office de Tourisme dacquois est venu arrondir les fins de mois, puis 1060 euros annuels en 2014.

Bien entendu, les trois élus cités n’hésitent pas à accabler les services et particulièrement la directrice de l’Office de Tourisme, « incompétente et seule décisionnaire pour les marchés de moins de 90 000 euros ». Cette fois encore, comme le rappellent le président Gérard Denard puis le procureur Samuel Vuelta-Simon, les faits mettent à mal les affirmations des prévenus. Six entreprises avaient postulé à l’appel d’offres de l’Office de Tourisme et c’est Naturabilis, la moins bien classée de toutes avec 23 points sur 100, qui avait remporté le marché.

Ils ont tout appris par voie de presse

À en croire le trio d’élus, la décision incombait aux services et ils ne s’en sont pas mêlés. Sauf que la police judiciaire chargée de l’enquête a recensé 427 SMS comminatoires et suaves d’André Drouin, adressés à la directrice de l’Office du Tourisme, du genre « Fais pas chier ! », « Et ce cahier des charges, il est rédigé ? », « Tu as l’impression que je t’impose quelque chose… » et ce magnifique « Si elle ne s’exécute pas, c’est moi qui l’exécute ! »

Visiblement, la directrice de l’Office du Tourisme a tout fait pour que Naturabilis n’obtienne pas le marché. « Je refuse de faire le sale boulot. Encore une magouille ! » écrit-elle à une collègue. Aux policiers qui l’interrogent, elle déclare : « Drouin m’a dit que je devais choisir cette offre et c’est tout ! ». La directrice raconte aussi « J’ai pris rendez-vous avec le maire. Il m’a reçu et donné l’ordre de signer dès le lendemain… Et que je ne m’avise pas d’être en arrêt maladie ! ».

 Gabriel Bellocq ne nie pas cette réunion avec la directrice mais, par malchance, sur tout ce dossier, il a la mémoire qui flanche : « Je n’ai jamais su avant l’attribution du marché que la lauréate était la sœur de ma Première adjointe. Ce n’est que cinq ans après que j’ai découvert par voie de presse ce qui m’a conduit ici ». Même trou de mémoire pour Élisabeth Bonjean : « J’étais destinataire en copie des messages concernant ma sœur, mais je reçois tellement de mails que je ne peux pas prêter attention à tout. J’ai tout découvert par la presse en 2017. J’ai peu de souvenirs précis et à aucun moment je n’ai été l’entremetteuse. »

Des arguments qui ne convainquent pas le Procureur de la République, Samuel Vuelta-Simon, qui au terme d’un réquisitoire tranchant – « Les trois prévenus ont sciemment faussé le jeu dans un marché public » – réclame pour favoritisme et prise illégale d’intérêt une condamnation à six mois de prison avec sursis, 30 000 euros d’amende et trois ans d’inéligibilité pour Gabriel Bellocq et Élisabeth Bonjean, trois mois avec sursis, 20 000 euros d’amende et deux ans d’inéligibilité pour le second couteau André Drouin et 15 000 euros d’amende et deux ans d’inéligibilité pour Joelle Burgau de la Tullaye.

Les quatre avocats des prévenus, après cette démonstration implacable du procureur, ont sans doute connu des jours d’audience plus faciles, même si, sans surprise, ils ont plaidé la relaxe de leurs clients, victimes d’un « complotisme judiciaire ». Et le malaise grandit quand maître Bellegarde, avocat de Gabriel Bellocq, se tourne vers l’assistance pour répéter à plusieurs reprises : « Est-ce que Gabriel Bellocq est stupide ? » Poser la question, maître, c’est parfois déjà y répondre.

Verdict le 5 mars 2019.

Les Borotra, ces grands pudiques

C’est la Cité de l’océan ou la Cité des enfants gâtés ?

Une directrice de la Cité de l’Océan qui rendait compte toutes les semaines, mais qui n’a pas jugé bon d’informer son patron, Didier Borotra, d’un contrat passé avec sa fille. Une jeune femme au chômage qui n’annonce pas à sa famille qu’elle a trouvé un travail. Un ancien maire qui, selon ses dires, apprend plusieurs semaines après, l’engagement de sa fille et en est « contrarié », mais pas au point d’empêcher la signature d’un nouveau contrat. Voilà le récit qui nous a été servi au tribunal correctionnel de Bayonne pour justifier les 35 000 euros perçus par Sophie Borotra, fille de. Et comme je ne suis plus partie civile dans cette affaire, ce qui me convient parfaitement maintenant que les faits relèvent de la place publique, me voilà donc libre de faire à nouveau du journalisme et de vous raconter cet après-midi plein d’enseignements au tribunal correctionnel de Bayonne.

UNE JUSTICE REMARQUABLE

C’était ma première incursion dans un tribunal du département et je dois dire que je ne risque pas d’oublier cette audience. Près de quatre heures consacrées à l’affaire, un président, Gérard Denart, qui connaît son dossier sur le bout des doigts et qui laisse le temps aux prévenus de s’expliquer, un procureur, Samuel Vuelta Simon, qui a lui aussi visiblement beaucoup travaillé et prononce un réquisitoire limpide, voilà une Justice qui mérite le respect et dont le verdict me donnera satisfaction, quel qu’il soit. Comme dirait Valérie Trierweiler, « Merci pour ce moment ! ». Contribuable biarrot, j’avais porté plainte pour savoir si de l’argent public avait été indûment perçu et j’ai le sentiment d’avoir quitté le tribunal, en fin d’après-midi avec des réponses à mes questions. Et les sourires affichés dans la salle pendant les explications des prévenus m’ont conforté dans mes sentiments.

ATTACHEZ VOS CEINTURES !

Il y a toujours un gag, lors d’une audience et celui-ci me fera rire longtemps. Au moment de franchir le portique de sécurité, je dépose comme tout le monde ma ceinture mes clés et mon téléphone dans une bannette. Comme je discute avec un confrère, je mets un certain temps à réaliser que ma ceinture force un peu et que le téléphone portable que j’ai en mains n’est pas le mien. Je croise alors le regard impavide de Didier Borotra qui fait semblant de ne pas me reconnaître et réalise soudain que je suis en train de me servir dans ses affaires personnelles. Quelques secondes de plus, et c’était le flagrant délit de vol à la tire…

PAUTRIZEL AU SUPPLICE

C’est Françoise Pautrizel qui est la première à répondre aux questions patientes et méthodiques du président : « À aucun moment, vous ne vous êtes dit en engageant Sophie Borotra, ça peut créer des problèmes ? », « Son inexpérience professionnelle ne vous a pas inquiétée ? », « Saviez-vous que Madame Borotra était dans une situation un peu précaire et aidée par ses parents ? » Et la malheureuse salariée de répéter d’une voix à peine audible : « Je ne suis pas sûre d’en avoir parlé à Didier Borotra », « ¨J’ai engagé Madame Borotra de ma propre initiative », « Didier Borotra n’a pas été informé de l’avenant » (prolongeant en mars 2014 de un an et 24 000 euros le contrat initial).

SOPHIE EN LARMES

Sophie Borotra vit visiblement très mal sa présence au tribunal. Elle s’échappera même pour verser quelques larmes lors d’une suspension d’audience. « Est-ce que vous saviez que votre père était président de la société d’économie mixte ? » La jeune femme ne peut qu’approuver. La situation se complique lorsque les juges lui demandent de dérouler son curriculum vitae professionnel, mince comme un recueil d’aphorismes. Les juges s’étonnent que la très méritante et inexpérimentée Sophie ait pu décrocher un contrat avec la ville de Biarritz six jours seulement après la constitution de sa société AGC. Sophie répète être venue « spontanément » rencontrer Madame Pautrizel, fin août 2013, et réaffirme : « Je n’en ai pas parlé à mon père, qui était très contrarié quand il l’a  appris ». La situation se complique quand le président cherche à savoir si AGC avait décroché d’autres contrats. « Un seul petit contrat », sur un marché public à Pau. La filière MoDem sans doute ? Ensuite, un ange passe quand la fille avoue qu’elle a été assistante parlementaire de son sénateur de père, lors de son séjour en Amérique du Sud… C’est Pénélope qui va être jalouse !

DIDIER-RÉPONSE-À-TOUT

Question confiance en lui, l’ancien maire de Biarritz n’est visiblement pas en retraite. Le président devra même rappeler à l’ordre plusieurs fois l’ancien maire pour qu’il le laisse terminer ses questions avant de répondre. « Je n’ai pas participé à la négociation ni à la décision de ce contrat ». Sortant de son sac, le contrat signé entre la Cité de l’Océan et sa fille, le maire plastronne : « Comment Madame Pautrizel rendait compte ? Par l’intermédiaire de l’administration municipale ». Décidément, que ce soit avec sa police municipale ou son administration, Didier avait beaucoup de soucis… « J’ai appris que ma fille avait signé un contrat à la sortie d’une réunion quand la directrice de la Cité de l’Océan m’a dit : Je suis très contente du travail de votre fille ». Contrarié et tombant visiblement des nues, Borotra père aurait pu mettre fin à ce contrat, ce qu’il s’est bien gardé de faire puisqu’il a été renouvelé en mars 2014, quelques jours avant son départ de la mairie, mais là encore l’ancien maire a une explication. « Il est très difficile d’interrompre un contrat de droit privé. Trois de mes adjoints étaient candidats les uns contre les autres et la situation était tendue. Mon souci, c’était Biarritz et passer cette période politiquement difficile. Je me suis dit que puisque ma fille faisait du bon travail… »

L’IMPLACABLE RÉQUISITOIRE

Des arguments qui n’ont visiblement pas convaincu le procureur Vuelta Simon qui va mettre à mal les arguments évoqués, tout en faisant allusion à l’affaire Fillon, présente dans tous les esprits : « Si nous n’étions pas dans une situation nationale compliquée en termes de probité d’élus, cette audience serait sans doute beaucoup plus détendue ». Et le procureur de décocher ses flèches méthodiquement : « Pour quelle raison externaliser une prestation ? Je me le demande ! » En effet, un contrat d’un montant de 120 000 € avait été signé avec Suez Environnement pour des prestations identiques à celles proposées par Sophie Borotra. « Dans les Pyrénées-Atlantiques, une concurrence farouche existe entre les cabinets de consulting » poursuit le procureur qui s’étonne quelque peu de l’inexpérience de Sophie Borotra. « Le contrat initial (signé en septembre 2013) se résume à huit lignes en stylé télégraphique et l’avenant (signé en mars 2014) à quinze lignes ». Et, petite décoration sur le paquet cadeau, l’autoentreprise AGC n’avait ni assurance ni garantie professionnelle, ce qui arrachera un ironique « Formidable ! » au procureur qui se demande si la constitution de la société AGC n’a pas servi avant tout à masquer le nom trop voyant de Sophie Borotra. « Si ce consultant se présentait dans n’importe quelle entreprise publique ou privée, je doute qu’il serait engagé en six jours »

Outre le viol de la loi puisqu’il n’y a eu ni appel d’offres, ni publicité, ni concurrence, le procureur remarque que l’avenant au contrat a été signé vingt jours avant les élections municipales qui mettaient fin à la vie publique de Didier Borotra, ce qui est sans doute un pur hasard. La conclusion est donc limpide : « La responsabilité des prévenus est avérée. L’élément intentionnel se déduit des faits. Personne ne sait rien, personne ne voit le mal à part le parquet. » Un an de prison avec sursis, 35 000 € d’amende et une privation des droits civiques sont requis contre Didier Borotra, 15 000 € d’amende et trois mois avec sursis contre Sophie Borotra, et 6 000 € d’amende contre Françoise Pautrizel.

LES AVOCATS RAMENT ET ATTAQUENT LA PRESSE

Les trois avocats, Alain Astabie pour Madame Pautrizel, Jean-Baptiste Bordas pour Sophie et Daniel Lalanne pour Didier Borotra donnent l’impression de ramer beaucoup pour défendre leurs clients, ce qui n’est pas illogique dès lors qu’il s’agit de la Cité de l’Océan. Ils s’efforcent de démontrer qu’un appel d’offres n’était pas nécessaire dans le cas présent et plaident la relaxe pour leurs clients, Didier Borotra parce qu’il ne savait pas et les deux autres pour cause d’ignorance de la loi. Maître Astabie, du barreau de Bayonne, se lance même dans une attaque en règle de l’article de Sud Ouest, rédigé par Muriel Bonneville, à l’origine de l’affaire. Selon lui cet article est truffé d’inexactitudes puisqu’on parle de 48 000 € alors que Sophie Borotra n’a effectivement perçu que 35 000 €.

Un argument pour le moins curieux qui tendrait à faire croire qu’il existe des petites et des grandes prises illégales d’intérêt. Le métier de journaliste est comparable à celui de mineur de fond, comme le prouve actuellement le remarquable travail du Canard enchaîné avec la famille Fillon. On cherche, on fouille parfois un peu à l’aveugle avant de ramener à la surface une pépite mal dégrossie que l’on polira ensuite seul ou avec l’aide des confrères. Cette pépite a un nom : la vérité.

Maître, votre façon, pour tenter d’épargner votre cliente, de vous en prendre grossièrement à un journal qui a bien fait son travail, tombe plutôt à plat. Avez-vous conscience, alors que chaque semaine nous amène une nouvelle fournée de scandales politiques en tous genres et d’abus de pouvoir, que sans une presse libre et indépendante, il n’est de démocratie possible ?

Jean-Yves Viollier

 Demain  : Contrat de Sophie Borotra : Veunac savait

On ne réveille pas une opposition qui dort

 

Sophie et Pénélope, même combat ?

Sommée de s’expliquer sur son maigre parcours professionnel, Sophie Borotra a fait sursauter toute l’assistance en affirmant que lors de son séjour en Amérique Latine, elle avait été « pendant trois à six mois » attachée parlementaire de son père. Lors d’une interruption de séance, Didier Borotra a expliqué qu’il était nécessaire de convaincre certains maires de grandes villes de rejoindre le Foro, le forum des amitiés Biarritz-Amérique du Sud. Seul petit hic, cette organisation était purement municipale et ne concernait en rien le sénateur des Pyrénées-Atlantiques qu’était Didier Borotra.  Son indemnité parlementaire n’aurait donc jamais dû servir à cet usage, mais Didier Borotra arguera sans doute du fait qu’il s’est contenté d’imiter Fillon et se fera un plaisir de nous révéler combien il donnait chaque mois à sa fille.

Philippe Morel : « Borotra était le patron pour tout »

philippe-morelAbsent de l’audience, l’ancien patron pendant neuf mois de la SEM, Philippe Morel est un peu tombé de sa chaise en lisant « Sud Ouest » : « Didier Borotra était le patron de tout et nous ne pouvions même pas acheter des crayons sans son autorisation. Quand il dit qu’il n’était au courant de rien, ce n’est pas vrai ». Il raconte comment il a été viré de son poste en vingt secondes : « Didier Borotra est venu me voir. Il m’a dit la ville de Biarritz, c’est moi et je reprends la présidence ». C’était son droit le plus absolu et je n’ai strictement trouvé rien à y redire. Je lui ai juste demandé si je pouvais être vice-président et il m’a répondu non, car il voulait que les quatre courants de sa majorité soient représentés au conseil d’administration. »

Mais à part ça, Didier Borotra ne savait absolument pas ce qui se passait à la Cité de l’Océan.