Sa Majesté, Jonny l’obsessionnel

Wilkinson 02 » J’aime filer des tampons, mais là, en plus, je fais de la provocation. Je ne me contente plus de défoncer les mecs, je leur assène des trucs du genre :  » T’aime ça ? « . Il y a pire, je les humilie : « Prend ça! Monsieur est servi, tiens, c’est pour toi! » C’est débile, irrespectueux et surtout pas très malin, mais je ne me contrôle plus. » … Quel est donc l’affreux jojo qui se comporte avec une telle agressivité sur les terrains de rugby ? Sébastien Chabal ? Vous n’y êtes pas ! Il s’agit juste du gendre idéal du Top 14, de l’homme qui va jouer une finale de Coupe d’Europe et une finale de Coupe de France avant de prendre sa retraite sportive, Sa Majesté Jonny Wilkinson. Et l’on comprend mieux pourquoi le brillant numéro 10 du RC Toulon, dans les vestiaires avant la demi-finale contre le Racing Métro, sortant de son habituel mutisme et de sa maladive timidité, a interpellé ses coéquipiers en leur disant : « Je suis prêt à mourir pour vous sur le terrain. Êtes-vous prêts à mourir pour moi ? »

Les livres de sport étant souvent d’une médiocrité comparable à celle de ces jambons sous cellophane que l’on trouve dans les rayons des supermarchés, je n’avais pas prêté attention à cette biographie, quand elle était sortie chez Lattès. Grosse erreur! L’auteur fait preuve d’une franchise stupéfiante, n’enjolivant nullement le quotidien d’un champion et ne cachant rien de ces crises d’angoisse et de ses permanentes obsessions, qui le poursuivront sans doute jusqu’à la fin de sa vie. Au départ, un enfant heureux, né dans une famille sportive. Avec son frère, il porte le maillot de Farham et, très vite, se charge des transformations. Jusqu’au jour où, du bord de la touche, il va « tuer une taupe » au lieu de frapper le ballon et capter les rires moqueurs des spectateurs. À partir de ce moment-là, Jonny n’aura plus qu’une obsession : s’entraîner, s’entraîner encore à maîtriser totalement le répertoire du buteur, tandis que son frère lui renvoie inlassablement les ballons. Jonny a tout juste dix-huit ans et pèse soixante-seize kilos, lorsqu’il est recruté comme trois-quarts centre professionnel pour Newcastle. La même année, il intègre l’équipe d’Angleterre. Et toujours, ces séances supplémentaires d’entraînement jusqu’à la nuit tombée : « Je prends dix ballons et tape cinquante fois de l’endroit exact où j’ai échoué la veille. Ce n’est pas vraiment un entraînement, mais cela a le pouvoir d’éloigner mes démons pour quelques heures ».

Car, contrairement à l’impression de facilité que peut donner le joueur,  tout n’a pas toujours été simple pour Wilkinson. Titularisé pour la première fois à l’ouverture, en juin 1996, contre l’Australie, il encaisse un humiliant 76-0, la pire défaite de l’histoire du rugby anglais. Tout autre que lui ne s’en serait pas relevé, mais Jonny, inlassablement va reprendre ses gammes et revenir. Très bon pendant la Coupe du monde 1999, il va être étincelant en 2003 et, en finale contre l’Australie,  marquer le drop de la victoire, à vingt-six secondes du coup de sifflet final.

Devenu un Dieu vivant en Angleterre, Jonny Wilkinson va multiplier les blessures et ne pratiquement plus jouer jusqu’en 2009, blessé à l’épaule, puis au genou puis aux adducteurs. Mais l’adversité le connait : « J’ai toujours été très anxieux, mais, quel que soit le degré de souffrance que je m’inflige, c’est grâce à elle que je vais au bout de moi-même. Mes angoisses me rendent lucide ».

Quand Jonny signe à Toulon, en 2009, tout le monde se gausse du président Boudjellal, estimant qu’il n’y a que dans les bandes dessinées que les super-héros peuvent redevenir ce qu’ils étaient. Saint-André et Laporte auront l’intelligence de laisser Jonny se préparer comme il l’entend, lui qui ne s’autorise aucun écart, et, miracle du climat méditerranéen, le taiseux introverti et monomaniaque va petit à petit s’épanouir et devenir une des voix qui porte du vestiaire toulonnais. Avec toujours cette obsession d’être le meilleur : «  J’appuie sur mon interrupteur interne, sur la touche obsessionnelle, et je concentre toute mon énergie là-dessus ».

Connaissez-vous un autre joueur professionnel, qui, comme lui tient son Journal des coups de pied ?  » Chaque jour, je note le temps passé en séance, les conditions, le nombre de frappes par pied, le nombre total de tirs au but, de drops, de renvois et  leur qualité « ….

Et avec cette fragilité et cette sensibilité étonnantes pour un joueur de cette dimension, Jonny Wilkinson d’avouer : « Vouloir être le meilleur ne laisse aucun répit « . Bien avant lui, Roger Martin du Gard ne disait pas autre chose, en affirmant : « Sans travail, le talent n’est qu’un feu d’artifice : ça éblouit un instant, mais il n’en reste rien.« 

 « Mémoires d’un perfectionniste », Jonny Wilkinson, traduit en français par Olivier Villepreux, éditions J’ai Lu, – 446 pages, 7,60 euros.

Le rugby, un sport de Chababalle ?

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Soulagement pour tous les passionnés.
On reverra Sébastien Chabal avec un maillot de rugby.

Le rugby est un sport gaulois où la tricherie est inhérente au jeu. Se positionner malencontreusement sur la trajectoire du relanceur adverse pour le ralentir ( Monsieur l’arbitre, je n’avais pas vu le passage clouté…), avoir son pied qui traîne négligemment sur la chaussure de son vis-à-vis (Je suis d’une étourderie terrible!) ou mettre un peu plus de temps que prévu pour se relever (… Le grand âge que voulez-vous!) font partie de ces petites entourloupes que tout joueur de rugby doit posséder dans sa panoplie. Ainsi, Richie McCaw, l’emblématique capitaine des All Blacks, défie toutes les lois sur les probabilités en tombant systématiquement dans le camp adverse sur les plaquages, ralentissant les libérations de balle. Les arbitres ne sont pas dupes, le sanctionnent quelquefois, mais se font la plupart du temps abuser par l’air angélique qu’il prend si bien.

Doté d’un physique inférieur à la moyenne, à une époque pourtant où le joueur dépassait rarement les cent kilos, et d’une agressivité… très supérieure à la moyenne, je dois avouer qu’en vingt-deux ans de carrière j’ai dû expérimenter en tant que talonneur à peu près tous les coups de vice que compte le rugby, du tirage de maillot au piétinage, involontaire bien sûr, d’un adversaire hors jeu, sans compter la torsion des attributs génitaux quand un adversaire refusait de me rendre ce ballon que je voyais si rarement. Mais il y avait deux fondamentaux qui faisaient l’unanimité quand on enfilait le maillot de notre club. L’arbitre est comme le vent et la pluie et ses décisions sont souveraines, s’il estime que l’on a bafoué l’esprit du jeu. Et puis, comme l’arbitre ne peut tout voir, c’est à chaque équipe de faire sa police. J’ai souvent été un joueur des mauvais coups, mais force est de reconnaître que j’ai pris plus que ma part de marrons sur le terrain, même s’ils étaient tous ô combien mérités. Je me souviens ainsi d’un match d’étudiants Limoges-Bordeaux (avec Lux et Dourthe en face tout de même!), arbitré par l’ancien pilier catalan Francis Palmade, l’un des premiers Français après Bernard Marie à avoir dirigé un match du Tournoi des V Nations. Le deuxième ligne adverse me balance en mêlée un coup de poing à tuer un bœuf. Et Francis Palmade, affable de m’aider à me relever en me glissant : « Depuis le temps que vous le cherchiez! je suis surpris que vos adversaires aient fait preuve d’une telle patience! » Allez réclamer une pénalité après cela !

Vendredi, ce raffut autour de Sébastien Chabal, convoqué à Paris devant la commission de discipline, m’a fait percevoir à quel point le rugby est en train de se dévoyer. Pour un marron totalement justifié, le grand Chabal risque de deux à cinquante-deux semaines de suspension et l’idée qu’il soit obligé de mettre fin à sa carrière me révolte.  Après une courte délibération,  Caveman, alias Sébastien Chabal, écope de trois matches de suspension. Le tarif minimum, en quelque sorte, plus un match pour la notoriété du client. Trois matches de trop à mon sens, le carton jaune récolté lors de ce Lou-Agen du 14 décembre suffisant largement. Ce jour-là, le troisième ligne agenais Marc Giraud tire le maillot du barbu fantastique au moment où il s’arrache d’un regroupement. Un magistral coup de poing plus tard, Giraud entame sa nuit prématurément, avant de retrouver ses esprits quelques minutes plus tard. Giraud saura désormais qu’il vaut mieux tirer le maillot de Parra que celui de Chabal ou Nallet. Et les tricheurs, fort de la mésaventure survenue à Chabal, qui a eu raison de se faire justice, auront retenu que dans le nouveau rugby, ils peuvent s’en donner à cœur joie.

Même spectacle pitoyable, le lendemain, lors de Toulon-Grenoble. A un quart d’heure de la fin, alors que le suspense est à son comble, l’arbitre Laurent Cardona fait appel à son assistant vidéo après une légère altercation  » pour voir s’il n’y a pas eu de coups de poing « . Et le public poireaute pendant trois minutes pour assister, filmé sous tous les angles, à un spectacle grotesque. Les joueurs se savent tellement espionnés à chaque seconde et sont tellement conscients de risquer gros si un coup de poing part, qu’ils MIMENT l’altercation! À l’image de ces collégiens qui veulent jouer aux hommes à la sortie des bals,  » Retenez-moi où je fais un malheur ! « , Toulonnais et Grenoblois se prennent par le col, se bousculent, s’invectivent, font des grimaces, roulent des yeux, sans jamais oser aller plus loin.  Il ne manque plus que les embrassades après les essais, patience, elles arrivent!, et notre beau sport, ravagé par l’argent et les caméras omnipotentes, ressemblera en tous points… au football!

C’est ce que vous souhaitez ?