Arrêtez de charger la mule !

BallesterVoilà le livre dont le rugby avait besoin ! Après le maladroit « Rugby, où sont passées tes valeurs?  Un joueur brise l’omerta » de l’ancien  pilier de l’équipe de France, Laurent Bénézech, qui évoquait, en 2014, ses soupçons sur une pratique généralisée du dopage dans le rugby, sans apporter l’ombre du début d’une preuve, c’est un sacré client de l’investigation qui s’attaque au sujet avec ce « Rugby à charges ».

Ancien journaliste de « L’Équipe », Pierre Ballester, avait  mis en lumière, dans « L.A. confidentiel », tous les soupçons de dopage qui pesaient sur Lance Amstrong, dix ans avant que le champion cycliste américain ne confirme les dires du journaliste français.  Fidèle à sa méthode, Pierre Ballester, qui a travaillé des années à la fédération française de rugby, est allé fureter partout et a rencontré plus de quatre-vingts acteurs majeurs du monde du rugby : des internationaux, mais aussi des médecins, des préparateurs physiques, des membres de la fédération française de rugby. Pour un résultat édifiant.

« Les joueurs savent »

L’ancien arrière Julien Laharrague, douze fois international, raconte très sereinement la vie d’un joueur de Top 14 : «  En fait, les clubs se fichent un peu de savoir comment tu vas progresser (…) De toute façon, un mec qui se charge ne te le dira jamais de toute sa vie. Jamais, jamais (…) Tu tchatches avec  tes collègues, tu te renseignes sur Internet en fonction de ce que tu cherches à obtenir. C’est quand même ton métier, ton corps est ton outil de travail et tu cherches à le bonifier (…) En fait, les joueurs savent d’eux-mêmes qui se chargent ou pas au sein d’un même club. On avait de gros doutes quand on remarquait un type, avec, par exemple, d’énormes boutons placardés dans le dos. Plus largement, sur le terrain, tout se voit, se sent sur la durée ».

Ballester a aussi le mérite de nous rappeler que le dopage ne date pas d’hier. Avec sa désarmante franchise, Jacques Fouroux avait tout avoué à France Soir en 2001 : « Quand j’étais joueur, je me suis dopé (…) Si les joueurs de mon époque avaient connu les produits qui circulent aujourd’hui, je ne suis pas sûr que nous les aurions refusés. » Mais le Maxiton ou le Captagon, ostensiblement pris avant les matches internationaux, comme le raconte l’ancien médecin de l’équipe de France, le docteur Mombet, relèvent désormais de la pharmacopée de papa.

Ces incontrôlables préparateurs physiques

L’intensité et la répétition des matches nécessitent une préparation physique très pointue. C’est auprès des médecins payés par les clubs que l’on devine le plus grand malaise. Ceux qui ont prêté le serment d’Hippocrate dans leur jeunesse se retrouvent totalement écartelés entre le souci de préserver la santé des joueurs et la pression des entraîneurs, pour que les blessés reprennent le plus rapidement possible. D’autant plus qu’ils doivent intégrer dans leur staff des préparateurs physiques, autodidactes le plus souvent, qui « oublient » de leur parler des compléments alimentaires ou autres « préparations » qu’ils refilent en douce aux joueurs.

C’est ainsi qu’est longuement évoqué le cas du sulfureux préparateur physique Alain Camborde, qui a sévi à Pau et au Biarritz Olympique, avant d’être condamné à trois mois de prison avec sursis pour trafic de produits dopants. Et que penser de ces joueurs blessés qui réintègrent leur équipe plusieurs mois après, physiquement métamorphosés, ou de l’ancienne équipe d’Afrique du Sud, championne du monde en 1995, dont un membre est décédé à 39 ans et dont trois autres luttent contre la mort actuellement ?

Pierre Ballester n’évite aucun sujet et s’alarme de la multiplication des blessures graves. Dans les clubs français, un quart des effectifs professionnels est en permanence à l’infirmerie et des lésions de plus en plus sévères, semblables à celles que subissent les accidentés de la route, se multiplient, laissant des joueurs gravement invalides à la fin de leur carrière.

Et le lecteur, captivé par cet ouvrage, de se demander si le rugby ne va pas de plus en plus ressembler au football américain, où la mortalité moyenne des anciens joueurs tourne autour de 53 ans, ce qui n’a jamais gêné un spectateur du super bowl. Pour avoir longuement enquêté sur le cyclisme, avant de s’attaquer au monde ovale, Pierre Ballester est convaincu qu’il y a beaucoup de similitudes entre les deux sports dans la façon de nier les évidences : « ça va péter, j’en suis convaincu, affirme un de ses interlocuteurs, mais par un biais inattendu, comme ce fut le cas avec l’arrestation du soigneur Willy Voet ». À force de charger la mule…

« Rugby à charges, l’enquête choc », Pierre Ballester, éditions de La Martinière, – 300 pages, 19 €.

Les incohérences du milieu rugby

Jean-Pierre Ellisalde est un homme d’une délicieuse honnêteté intellectuelle. Lors de l’émission « Les spécialistes » de Canal + sport du 6 mars, où Pierre Ballester était présent, alors que les « consultants » semblaient déterminés à faire sa fête au trublion, il a tenu, seul contre tous, à rappeler que le journaliste, lorsqu’il effectuait son enquête, n’avait jamais caché l’objet de son livre et qu’il travaillait avec un enregistreur qui peut prouver ses dires. Les contorsions d’un Pierre Berbizier ou d’un Thomas Lièvremont, estimant qu’il n’était pas utile de salir les anciens internationaux étaient nettement moins convaincantes. Aucun ne contestait les faits rapportés par Ballester, mais la « grande famille du rugby » semblait penser que rien n’aurait dû sortir publiquement. La prime de la désinvolture journalistique allant à Thomas Lombard, qui avouait ne pas avoir lu le livre, mais en penser beaucoup de mal…